‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 14 sur 210 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Cranmer le suivit du regard. Ce fut la dernière lie de son calice.

Quand le bûcher pétilla, éclata, la figure de Cranmer s’embrasa en même temps d’un enthousiasme sublime. La flamme s’avançant vers lui, il avança vers elle, selon ce qu’il avait dit, le bras droit, qui avait scellé son abjuration. Le feu calcina le bras qu’il y avait plongé, 6ans que Cranmer fut vaincu par la douleur, et il n’abîma son corps dans le bûcher, cet enfer des hommes, que lorsque sa main, la main coupable, fut dévorée et tombée en cendres.

Ainsi mourut Cranmer (21 mars 1556). Sa magnanimité effaça toutes ses fautes, moins une. Son courage pieux avant le bûcher, persévérant sur le brasier ardent, le sacrifice volontaire de sa main coupable, ce martyre dans un martyre, lui méritèrent le pardon et les bénédictions du ciel pour qui le repentir vaut presque l’innocence.

Sur le seul témoignage de Heylin, le plus crédule des chroniqueurs, et dans le silence de Strype, de Herbert, de Burnet, de Godivin, de Fox, Hume accuse Cranmer d’avoir arraché au jeune Édouard qui résistait par ses larmes l’ordre d’exécution de l’hérétique Jeanne Bocher. L’animosité de Cranmer, l’un des hommes les plus compatissants de son siècle, me paraît douteuse. Mais s’il n’eut pas la passion de cette mort, il en a la responsabilité. Il consentit à ce supplice. C’est un acte éternellement odieux sur une telle mémoire.

Un hasard a jugé pour moi Cranmer par un symbole. J’ai rencontré la statue du primat dans les brumes du comté de Kent. Elle portait l’empreinte de bien des éclaboussures. La blancheur du marbre lavée chaque malin et chaque soir par les rosées, et quelquefois par les pluies, avait triomphé de toutes les fanges. Une seule souillure de couleur rouge avait pénétré dans la pierre et l’avait veinée. C’était une goutte de sang, ta tache indélébile.

Ce fut sir Thomas Pope qui annonça la mort de Cranmer à

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Élisabeth. La princesse blêmit. Cranmer avait été le grand théologien de son père Henri VIII et de son frère Édouard VI ; s’il eût vécu, lui qui avait sacré son berceau, elle l’eût certainement fait son primat. Élisabeth fut donc très-émue de l’exécution du prélat. Elle eut dans les os un frisson de plus, mais elle dissimula de son mieux son affliction.

A côté des horreurs du fanatisme, il y avait les plaisirs de la royauté et de l’aristocratie. Les tournois le jour, les danses la nuit, distrayaient un peu des échafauds. Telle était la barbarie de ce siècle, si fécond pourtant en merveilles, que la cruauté devait assaisonner jusqu’aux spectacles et se glissait même dans l’hospitalité.

Sir Thomas Pope organisa au château d’IIatfield pour la princesse quelques fêtes magnifiques, une entre autres, le 31 mai 1550. Il y eut gala, puis mascarade. La table était chargée de soixante-dix plats en or dont trente-six furent enlevés successivement et remplacés par autant de plats d’argent. Le bal fut splendide dans la galerie du château. Les costumes les plus pittoresques étaient aussi riches qu’à Wite- Hall, et la première noblesse du comté et des comtés voisins accourut avec déférence à l’appel de la princesse. Le lendemain, le théâtre fut illustré par une représentation tragique de la vie et de la mort d’IIolopherne.

Des rapports presque affectueux se nouèrent entre la reine Marie et son héritière présomptive, la princesse Élisabeth. Sir Thomas Pope travailla très-habilement à cette réconciliation. La reine invita plusieurs fois sa soeur à la cour et lui rendit même ses visites au printemps de 1557. Le comté était charmant. Les résidences, les prairies, les haies et les arbres étaient en (leurs. La reine fut reçue avec des transports. Sir Thomas Pope se distingua par des prodiges de luxe. Tous les officiers, tous les laquais, toutes les femmes de service furent habillées de neuf. Des tapis précieux étaient tendus sous les pas de la reine depuis l’avenue du château jusqu’à son appar-

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