LIVRE IX
un homme, je serai couché sur le pavé de Saragosse comme un agonisant ou comme un mort. » De son côté, Gil de Mesa avait dit à ses compagnons : « Je jure Dieu que, tout l’ Aragon manquât-il à Ferez, je ne lui manquerai pas, moi; non, ses ennemis fussent-ils cent mille hommes, j’irai contre eux pour Ferez et pour les fueros. »
lis avaiéht dit cela don Martin de la Nuza et Gil de Mesa, eux qui n’avaient pas encore une fois violé leur parole. Cependant où étaient-ils? On avait déjà mis les fers aux pieds de Ferez en présence de Falguazil Alonzo de Ilerrera. Le captif allait être déposé dans le carrosse de l’Aljufera ctl’alguazil allait y monter aussi. Soudain une décharge de tromblons éclate dans la rue de la Albarderia. C’est Gil de Mesa avec ses hommes. Il fait une trouée sur la place du Marché. La foule s’émeut, la garde du vice-roi s’ébranle. Gil de Mesa cric ; « Liberté, liberté ! Aide à Ferez, aide aux fueros! » Alors une autre décharge tonne dans la rue de Tolède et don Martin de la Nuza rejoint Gil de Mesa sur la place. Les deux chefs réunis fondent sur les troupes du vice-roi. Ils électrisent leurs bandes, et le peuple, — jusqu’aux femmes, aux enfants, aux vieillards. Us se servent de l’épée, de l’arquebuse, ils dispersent tout ce qui résiste, ils combattent du bras, de la voix et du tocsin, cette voix de bronze qui retentit dans la cité et hors de la cité, dans les faubourgs et hors des faubourgs. Les manouvriers, les paysans, les vignerons accourent à ces volées d’airain. L’insurrection mugit comme la mer durant la tempête. Les troupes fuient. Le vice-roi, le gouverneur, les nobles et les juges se réfugient dans une maison qui est bientôt la proie des flammes, puis à travers une muraille écroulée ils gagnent l’hôtel défendu par des canons du duc de Villahcrmosa. L’alguazil Alonzo de Ilerrera et les autres officiers de l’Inquisition s’échappent. Gil de Mesa et don Martin de la Nuza bondissent dans la prison, détachent les fers de Ferez. Us montent sur trois genels et délivrent le cajv-
2TG histoire d’élisabeth d’akgleterre
tif pour jamais. Ils l’accompagnent, comme en triomphe, au milieu des multitudes qui battent des mains et sortent de Saragosse par la porte Santa-Engracia. A un quart de lieue de la ville, don Martin de la Nuza s’arrête et dit à ses deux amis : « Enfoncez-vous dans la sierra et tâchez de pénétrer en France par Roncevaux. Si vous ne le pouvez, revenez attendre l’occasion propice dans ma demeure fortifiée : elle vous sera toujours ouverte. » Après ces paroles, don Martin de la Nuza rentra dans Saragosse et Gil de Mesa cacha Ferez dans les montagnes. Les fugitifs furent obligés bientôt de revenir déguisés à Saragosse pour éviter les détachements que Philippe II avait fait échelonner sur les routes des Pyrénées. Don Martin de la Nuza les recueillit mystérieusement jusqu’au 11 novembre. Ce jour-là, il s’évada précipitamment de Saragosse avec Ferez, Gil de Mesa, don Diego de Ileredia et courut s’enfermer dans un vieux château qu’il avait à Sallent. De là, par les neiges, les torrents et les précipices moins formidables que les hommes, ils se rendirent en Béarn. Le 2G novembre, ils arrivaient à Pau où ils se mirent sous la protection de la princesse Catherine de Bourbon, sœur de Henri IV.
Ferez avait quitté Saragosse pour la dernière fois, le 11 novembre. Le 12, don Alonzo de Yargas, général de Philippe II, occupait militairement la généreuse ville. Le roi et Granvellc s’étaient entendus pour rétablir l’autorité du gouvernement et de l’Inquisition. Don Alonzo de Yargas avait une armée faite pour exécuter la politique de l’Escurial.
Philippe II commença ses cruautés par le supplice de Juan de la Nuza, le grand justicier de l’Aragon qui venait de succéder à son père, lequel avait signé des mêmes noms que son fils l’acquittement de Perez. Philippe haïssait particulièrement les Nuza, dans la maison desquels la charge de magistrat suprême de l’Aragon était héréditaire et en qui se personnifiaient les fucros. Il fut donc heureux de livrer Juan de la Nuza au bourreau.