L1V3E IX
Juan de laNuza n’était pas un homme pour Philippe II, il était un symbole, le symbole d'une souveraineté que le fils de Charles-Quint prétendait ne partager avec personne. Il noya dans le sang du grand justicier la liberté et la personnalité de l’Aragon. Ce royaume devint une province.
Les supplices se multiplièrent, après ce premier supplice. Le comte d’Aranda et le duc de Yillahermosa furent détenus dans des cachots où ils moururent. Toute la fleur de la noblesse et de la population aragonaisc fut tranchée. Le docteur Lanz, sénateur de Milan, choisi par Philippe II pour proconsul, dépassa tous les autres en cruautés. Le bourreau et ses valets ne pouvaient suffire à leur tâche. On ne rencontrait partout que des veuves et des orphelins. Plusieurs têtes patriciennes furent arborées aux portes et aux ponts de Saragosse, où elles demeurèrent clouées pendant des années et des années jusqu’à l’avénement de Philippe III. Exécrables trophées qui empestaient l’air, contristaient les yeux et le cœur!
L’Inquisition avait mêlé ses victimes sacerdotales aux victimes royales. Le h octobre, elle avait terrifié l’ Aragon par un effroyable auto-da-fé. Elle alluma un bûcher qui flamba de huit heures du matin à neuf heures du soir et qui dévora l’élite de la nation aragonaisc, soixante-dix-huit personnes vivantes et un mannequin figurant Perez. Ce mannequin était paré d’un san-benito et fut consumé comme s’il eût été Perez lui-même, le seul de cette fournée infernale qui ne souffrît pas. Tout le reste hurla ou gémit dans sa chair et dans son âme. Ils étaient soixante-dix-huit malheureux que l’Inquisition précipita ce jour-là dans l’éternité parla route du feu. Mais comment procéda-t-elle? Avec une délicatesse irréprochable. Elle déclara seulement les prévenus coupables d’hérésie et les livra au bras séculier. Voilà pourtant la défense de l’Inquisition. Elle a l’humanité de ne pas exécuter elle-même ses arrêts. Subterfuge méprisable opposé à l’indignation de l'histoire !
HISTOIRE d'ÉLISARETH d’aNGI.ETEUIÎE
Hypocrisie pusillanime des inquisiteurs, hypocrisie stupide de leurs disciples qui cherchent à éluder par une excuse dérisoire une exécrable responsabilité !
C’est ainsi (jue se releva l’autorité religieuse et politique dans l’ Aragon. Philippe 11 abîma cet antique royaume dans le sang et dans les larmes, dans les outrages et dans les férocités. Il nomma un vice-roi castillan ; il fit du grand justicier un commis de la couronne. Il abolit les fucros en les pliant à scs desseins. Il s’empara des finances, de l’administration, de la magistrature tout entière, après en avoir découronné le chef. Il fortifia l’Aljufera, et bâtit d’autres citadelles qui maintinrent la ville dans l’obéissance de la terreur. Tel fut l’ordre que Philippe II établit à Saragosse. Pour se consoler de n’avoir pu égorger un homme, son ennemi, le roi d’Espagne égorgea tout un peuple, confisqua ses droits, déracina ses libertés et il ne fut pas encore content. 11 lança, ce roi assassin, au delà des Pyrénées, en Béarn, en France, en Angleterre, des meurtriers à prix d’or contre Perez.
Ce proscrit qui avait traversé tant de faveurs et tant d’adversités intéressa la princesse de Navarre. Elle voulut qu’il lui contât ses aventures, depuis le moment où il avait quitté Montréal de Areza, la ville de son berceau. Perez eut l’art de captiver Catherine de Bourbon. Elle l’écoutait avec plaisir, le provoquant avec une curiosité renaissante d’un récit à des récits nouveaux. Elle en écrivit des merveilles à son frère Henri IV, qui désira d’autant plus le voir et qui pria la princesse de le lui amener à Tours (1593).
Perez avait alors cinquante-deux ans. Ses cheveux grisonnaient et son visage était sillonné de plis. Il avait beaucoup pensé, beaucoup agi, beaucoup senti. Il avait été amant, joueur, homme politique, ministre, tribun, conspirateur, prisonnier, ballotté entre l’Inquisition et Philippe II, entre le bûcher et le bourreau. Cette destinée orageuse jetait ses phosphores et ses ombres sur Perez. Sa taille était moyenne. Il