‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 132 sur 210 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

avait les épaules un peu voûtées. Il était maigre et paraissait faible. Mais il avait un ressort de volonté et une portée d'intelligence incomparables. Sa force était toute nerveuse et morale. L’expression de sa figure basanée était indéfinissable. Il avait de l’énergie dans le front, un rayonnement de charbon rougi dans les yeux, de l’astuce dans la bouche grande, mobile, aux lèvres minces. Toute cette physionomie passionnée et fallacieuse brillait comme un mirage. C’était une physionomie de Numide devenu Espagnol et homme de cour.

Henri IV, au printemps de 1593, se disposait à reprendre Rouen. Il était dans un tourbillon de guerre et de politique. Prompt à saisir les occasions et à déchiffrer les caractères, il pénétra l’erez et en tira beaucoup de renseignements utiles sur Philippe II, sur l’armée et la diplomatie du roi catholique. Et puis, après les conversations sérieuses, Henri interrogea l’Espagnol sur les chagrins d’amour de Philippe, après quoi il disait à Sancy : « Ce Perez est bon diable. Nous sommes compagnons, lui et moi, contre le roi d’Espagne. Il a enlevé une maîtresse à ce roi : je ferai mieux, je lui enlèverai la France. »

Henri envoya Perez à Élisabeth, qui le distingua fort et qui eut plus d’un entretien avec lui. Elle se renseigna aussi curieusement que Henri IV auprès de l’ancien ministre espagnol. Perez ne cacha pas plus à Londres qu’à Tours la faiblesse militaire et pécuniaire de Philippe II ; il raconta les plans du roi, les mœurs de l’homme, les hontes de l’amant. Élisabeth fut amusée par Perez, mais elle suspecta cet Espagnol qui la servait pourtant et qui lui plaidait dans son implacabilité contre Philippe. « Cet étranger, disait-elle à Essex, a joué insolemment notre frère de Castille. Il lui a dérobé la princesse d’Eboli, lui laissant le cilice romain. Antonio est rusé; c’est pourquoi ne nous y fions pas. » Essex était plus partial que la reine envers Perez.

La reine et Burleigh étaient tièdes pour la guerre d’Es-

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pagne, tandis que le comte d’Essex ne songeait qu’à soutenir les Pays-Bas et Henri IV contre Philippe II. 11 aspirait à honorer l’Angleterre, à fortifier le protestantisme et surtout à conquérir une gloire personnelle. Perez, rapproché de lui par une haine commune, flattait tous ses goûts et le charmait par une verve méridionale irrésistible.

Le rôle de Perez à Londres comme à Paris était d’un parricide. II amassait les tempêtes contre son pays natal, et, par ses conseils, il le désignait à la foudre. Il indiquait à Henri IV et à Élisabeth tous les endroits vulnérables de l’Espagne et le défaut de la cuirasse de Philippe 11.

De son côté, Philippe relançait Perez. Il lui dépêchait des assassins. Les tentatives de meurtre sur Perez furent nombreuses.

Le proscrit passa heureusement à côté de beaucoup de guet-a’pens dressés sous ses pas. 11 opposait stratagème à stratagème. Il évitait les pièges tantôt par lui-même, tantôt par don Martin de la Nuza et par Gil de Mesa.

Parmi les sicaires de Philippe II, le baron de Pinilla ne saurait être oublié. En 1590, après la mort de don Martin de la Nuza sur laquelle s’attendrit Henri IV, Perez échappa au terrible baron qui avait promis à Philippe II de tuer le diflamateur du roi d'Espagne. Pinilla avait de l’or, des armes chargées. Il était escorté d’un moine et d’un spadassin. Surpris en Béarn d’où il comptait se rendre à Paris pour commettre l’attentat qu’il méditait, il fut dirigé vers la capitale du royaume. Dans les angoisses de la torture, il convint de tout et fut roué avec le spadassin en place de Grève. Le moine eut l’adresse de s’évader. Henri IV fut soulagé par ce supplice. Il craignait pour lui-même la féroce audace de ce baron de Pinilla qui avait reçu du roi d’Espagne une avance de six cents ducats d’or. « Monsieur de la Force, écrivait « Henri IV à la date du 21 septembre 1595, je suis fort aise « que vous ayez fait arrêter le Pinilla, car j’en ai toujours

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