LIVRE IX
Le monde fut attentif et lut avidement. Il y avait de l’amour, de la vengeance, des accents vrais, des cris farouches, des fureurs contenues, des appels à la justice divine, des sanglots, des vanités, des rodomontades, des défis et des supplications, du sang et des larmes dans ces récits, torrents de vie et de passion sortis impétueusement d’un lit desséché, volcanique, l’erez épancha dans son œuvre l’infini de son cœur ulcéré et ravagé. 11 est ironique, il est éloquent tour à tour. Son sarcasme aux replis cruels enlace Philippe II, le presse dans des liens inextricables comme la corde du bourreau serrait Ferez de ses étreintes redoublées. Mais la raillerie se perd bientôt dans l’indignation. Ferez éclate sans s’abandonner tout â fait. Au milieu de sa plus grande fougue, il se retient; il étouffe sa plainte ou son insulte, — et la plainte n’en est que plus intense, l’insulte n’en est que plus amère.
La gloire de Ferez dépasse la politique, elle est littéraire et son originalité incontestable. Il créa en France un mouvement espagnol entre l’influence italienne sous les Valois et la double influence soit hébraïque, soit grecque sous Louis XIV. Sous Henri IV et sous Louis XIII, h travers ses grâces moresques et ses jactances. Ferez colora de sa passion l'imagination française; il fit retentir tantôt le clairon chevaleresque, tantôt le gémissement sauvage du Romancero. Il éveilla ainsi plus que personne le vers héroïque de Corneille et la prose magistrale de Balzac l’ancien.
Antonio Perez avait percé d’une lueur non moins ardente les brumes d’Albion. Bacon eut pour lui de l’engouement. Il l’accueillit à l’hôtel d’Essex avec la tendresse d’un frère. Il l’emmenait dans sa voiture, dans sa maison, dans son cabinet, dans son jardin. Il le recevait à dîner et ne pouvait se lasser de causer avec cet étranger de renommée douteuse. Perez inspirait une inquiétude profonde à la mère de Bacon. — « Il « perdra l’àmc de François, » écrivait-elle à son fils Antoine. Non, il ne perdait pas l’âme de Bacon qui se perdait bien toute
HISTOIRE d'ÉLISAUETH I)' ANGLETERRE
seule, il l’éclairait, il l’ensoleillait au contraire d'une splendeur chaude des Espagnes. Voilà pourquoi il plaisait tant au philosophe anglo-saxon.
Les Rclaciones diffamèrent Philippe II et intéressèrent l'Europe; mais ce livre qui fit sourire, penser, crier et pleurer, mura devant le proscrit les portes des Pyrénées.
Perez ne rentra jamais en Espagne, ni à la paix de Venins, ni à la mort de Philippe II. A bout d’intrigues, incommode à trois gouvernements : l’espagnol, le français et l’anglais, réduit pour vivre à ses faibles ressources, il végéta dans une sorte de pauvreté, puis mourut à Paris en 1611, mécontent de tous et importun à tous, excepté à Gil de Mesa, cet infatigable ami qui ne déserta jamais Perez et qui lui ferma tendrement les yeux.
Doua Juana Coëllo, la femme de Perez, ne repassa le seuil de sa prison avec ses enfants qu’à l’avénement du nouveau roi. Elle poursuivit avec persévérance le rappel de son mari et n’obtint sa réhabilitation qu’en 1615. Il était trop tard. Perez reposait, depuis 1011, sous la pierre lourde d’un cimetière français. 11 avait désiré la terre de la patrie, il n’eut que la terre étrangère pour sépulcre. Ce fut une de ses justes expiations.
Perez, insupportable aux Cecil, cher au comte d’Esscx et à François Bacon, suspect à Élisabeth lorsqu'il lui fut présenté en 1593, captiva pourtant la reine par l’aversion qu'ils éprouvaient l’un et l’autre contre Philippe 11. Il prémunit même Elisabeth à l’aide des renseignements les plus minutieux et lui signala des meurtriers aux gages du roi d’Espagne.
Ce ne furent pas du reste les avis d’ Antonio Perez, quelle que fût leur utilité, dont Élisabeth lui sut gré ; ce qui la contenta dans cet Espagnol dont elle se méfia toujours, ce furent ses outrages à Philippe II. Ce qui ne lui sourit pas moins, ce furent les louanges qu’il lui adressa avec une finesse de palais et une emphase castillane. Une autre que la reine eût été éton-