‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 135 sur 210 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

née, blessée peut-être de ces exagérations méridionales, mais pour elle il n’y avait pas d’hyperbole possible sur sa beauté et sur son âge. Après les métaphores saxonnes de Raleigh, les métaphores presque orientales de Pcrez la réjouirent. Elle avait soixante ans, et son portrait de cette époque ne les annonce que trop. Eh bien ! celle vieille femme vivait dans un mirage. Elle avait des gaietés juvéniles, des ardeurs passionnées. Elle rusait avec le temps. Elle esquivait ou blâmait les sermons qui faisaient allusion à la brièveté des choses humaines. Elle se vantait de ses yeux, elle défiait les lords lire d’imperceptibles textes qu’ils déclaraient en rougissant ne pouvoir déchiffrer. La reine triomphait d’avoir la meilleure vue de son île. Elle mangeait, buvait, marchait, pensait, voulait, agissait mieux que personne. Elle avait toujours entendu dire cela et elle le croyait. Elle était la plus spirituelle, la plus distinguée, la plus séduisante, la plus jeune d’une jeunesse éternelle de toute sa cour. Malgré sa modestie, elle était obligée d’en convenir. Quant il sa virginité, c’était un dogme.

Elle n'avait plus que trois favoris dont elle aurait été la mère. Ces favoris : Essex, Raleigh, Charles Blount, étaient dans la fleur de l’ambition et de la gloire. Londres ne pouvait les contenir; il leur fallait le monde.

Essex échappait sans cesse à Élisabeth comme dans la guerre de Portugal.

Raleigh était bien autrement difficile ii fixer. Il équipait des expéditions pour l’Amérique, où les Espagnols avaient fait tant de conquêtes et où il voulait les abaisser devant la supériorité de l’Angleterre. 1 1 les battait quelquefois et découvrait de nouveaux territoires, la Virginie, par exemple, que la fille de Henri VIII, dans sa naïve fatuité et dans sa monstrueuse hypocrisie, nommait ainsi d’un nom qui rappelait, selon elle, la plus pure des vertus et la plus pure des reines : la chasteté et Élisabeth. Walter Raleigh fut peut-être l’homme qui donna le plus le goût des aventures de mer à sa nation, l’homme qui

HISTOIRE d’ÉLISABETII D’ANGLETERRE

entraîna le plus le commerce et qui secoua le plus le génie de l’Angleterre dans les tourbillons houleux et immenses de l’Océan. C’est que Raleigh, étant le plus romanesque des héros d’histoire de son pays, est celui qui ébranla le plus les imaginations. Ses instincts étaient prophétiques. Il ouvrait les horizons de l’avenir. Il enflammait la passion de la Grande-Bretagne et la raison d’Élisabeth. 11 fut le précurseur nautique de la Carthage moderne. Walter Raleigh a eu en Angleterre le destin d’ Agrippa d’Aubigné en France. ?ii l’un ni l’autre de ces hommes merveilleux qui ont tant d’affinité n’a été assez admiré au delà et en deçà du détroit. De nos jours même, ils n’ont pas les statues qu’ils méritent.

Raleigh, il est vrai, fut plus heureux d’abord. Élisabeth récompensa par une bienveillance sans bornes ce voyageur armé, cet incomparable propagateur de colonies. Elle lui concéda le privilège de vendre sans surtaxe des vins dans tout le royaume, elle lui octroya les biens confisqués de Babington, lui accorda des terres' dans le Devonshire, le fit grand sénéchal des duchés de Cornouailles et d’Exeter, lieutenant général et capitaine de ses gardes. Mais Essex le minait à la cour. Que tentait alors Raleigh? ce qu’il n’avait pas en faveur, il le compensait en grandeur. Par des combats renaissants contre les Espagnols, par la prise des galions qui transportaient en Europe les trésors du Mexique, par d’infatigables flottilles qu’il menait à la victoire après les avoir rassemblées à ses frais, par sa participation récente à la défaite de Y Armada, par des prodiges de valeur et d’esprit, il regagnait le terrain perdu et se maintenait. Du reste, afin de contre-balancer le pouvoir toujours envahissant du comte d’ Essex, il s’était ligué avec lord Burleigh et Robert Cecil.

Ce qu’Élisabeth pardonnait le moins à Essex et à Raleigh, c'étaient leurs départs de la cour à petit bruit. Ils s’étaient mariés l’un et l’autre, à son grand déplaisir. Ils s’éloignaient parfois sans sa permission, et, comme c’était toujours pour

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