‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 136 sur 210 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

s’exposer à de périlleuses fortunes, cela inquiétait et irritait la reine.

Elle se croyait plus sûre avec Charles Btount, lorsqu’en 1593, elle fut également déçue par lui. Elle apprit un jour qu’il s’était embarqué pour la Bretagne où il eut une compagnie dans l’armée de sir John Norris qui essayait de chasser les Espagnols de Morlaix et de Brest. Sir John Norris était le plus expérimenté général d’Élisabeth ; il avait étudié la guerre à l’école de Coligny dont il ne parlait jamais qu’avec une tendre vénération. Il accueillit bien Charles Blount et le fit capitaine d’une compagnie, malgré sa prévision des reproches de la reine. Mais il estimait ce jeune homme de préférer le canon à répinette. Sa complaisance ne put être longue. Élisabeth réclamait impérieusement l’audacieux volontaire. Sir John le renvoya donc en murmurant un peu, et Charles Blount reparut à White-IIall où résidait alors la reine. Elle le réprimanda violemment, lui disant qu’il avait été un téméraire envers elle et envers Dieu, qu’il voulait apparemment se faire tuer comme Philippe Sidnev, niais qu’elle 11e l’entendait pas ainsi et qu’elle était la reine. «Si tu tiens absolument à t’occuper de guerre, je te fournirai des livres de tactique; seulement tu les méditeras chez moi et non chez sir John Norris. Tu quitteras, s’il te plaît, sa tente pour mon palais. Tu vas te réinstaller sur l'heure à White-IIall, et si tu en sors jamais sans mon aveu, sois assuré que tu t’en repentiras. » Blount s’inclina et ne répondit qu’en se soumettant. La colère de la reine était ardente, mais c’était la colère de l’amour. Charles Blount en augurait bien pour sa fortune.

Élisabeth perdit dans l’hiver de 1590 les deux plus grands marins de son règne : sir John Hawkins, qui avait enseigné la navigation à Drakc, et Drake qui avait bien dépassé son maître. Ilsdirigaient ensemble une expédition (septembre 1595) contre les établissements espagnols du nom eau monde. Leur but était de nuire îi Philippe II et de servir Élisabeth, tout en

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accroissant leurs immenses richesses par de fabuleux pillages. Repoussés de Porto-Rico, ils échouèrent dans leur dessein de se rendre à. Panama par l’isthme de Darien. Partout où ils débarquèrent, ils furent reçus à coups d’épée et de tromblons. Les cloches espagnoles sonnaient le tocsin contre ces brigands hérétiques. Les colonies de Philippe II usèrent de représailles et les amiraux anglais subirent de grands dommages. Ils succombèrent l’un et l’autre au climat, aux fatigues, à la rage de la défaite. Ils avaient associé vainement leurs expériences, leurs ressources, leurs noms et leurs gloires. Comment survivre à cette honte? Ils en moururent tous deux. Hawkins était un franc pirate et même un négrier, comme je l’ai dit. Sa belle conduite dans la campagne de mer contre le duc de Médina lui avait élevé le cœur, ce qui ne l’empêchait pas d’être resté pirate ; mais négrier, il ne l’était plus. 11 s’efforçait sur les traces de Drake de devenir meilleur. Drake avait eu moins de peine à se transformer. L’ancien corsaire disparaissait en lui dans le citoyen. On ne sauve pas sa patrie sans une régénération morale. 11 y a des dévouements qui transfigurent. On était grand marin et on passe grand homme. C’est ce qui arriva à Drake. Scs actions ne furent plus celles d’un simple particulier après la fuite de V Armada. L’admiration publique l’avait sacré. Veut-on savoir comment il dépensait sa part de prises sur les caraques d’Espagne? Il équipait et il entretenait des frégates à ses propres dépens. 11 couvrait de routes le Dcvonshire, son comté natal. Il faisait creuser un canal de vingt milles pour donner une eau de source à Plymouth, la ville de ses départs et de ses retours. Voilà les générosités de Drake ; on connaît ses audaces et ses triomphes. Élisabeth le regretta; elle regretta aussi Hawkins. — « lis étaient grands, dit-elle, quoique rudes et sans lettres. Philippe se réjouira autant que je m’afflige; car l'Angleterre et moi nous ne remplacerons pas facilement de tels serviteurs. »

La reine continuait d’opprimer les consciences. Elle était

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