LIVRE IX
où Essex n’avait qu’un partisan inébranlable, lord Thomas Howard, décida le retour de la flotte à Plymouth. Elle reparut dans ce port un peu plus de deux mois après son départ ; elle y reparut comblée de butin et de renommée.
Élisabeth pencha d’abord du côté des adversaires d’Essex, qui avait distribué jusqu’à la contribution de Cadix à ses hommes ; mais elle se rallia vivement à lui lorsqu’elle apprit le passage des caraques du roi d’Espagne à Tercère. Elle comprit alors tout ce que l’opposition du conseil à Essex avait fait perdre de richesses à l’expédition.
Le comte fut un moment à l'apogée de sa fortune. .S’il ne l’eût compromise par ses orageuses fougues contre Elisabeth elle-même, il aurait dominé l’Europe. Sans anticiper sur l’avenir, l’ascendant d’Essex et de la Grande-Bretagne fut centuplé. L’Espagne fut abaissée, humiliée, par l’audace irrésistible de cette Armada du Nord. Le prestige de Philippe II s’éclipsa dans la même proportion que le prestige d’Élisabeth resplendit. Henri IV, la Hollande et le monde applaudirent. Charles Howard, Walter Raleigh et Robert d’Èssex élevèrent plus haut que jamais le niveau de l’Angleterre, et les rayons de leur chevalerie percèrent au loin toutes les brumes de la Tamise, tous les brouillards de l’Océan.
Lord Hunsdon mourut en 1590; le comte de Huntingdon, de la maison de Hastings, et l’évèque Richard Fletcher, père de Fletcher le poète dramatique, moururent aussi. Vaughan fut promu au siège de Londres, Vaughan, l’irréconciliable ennemi des miracles. On crut l’embarrasser en lui citant le miracle d’ Élisabeth, la guérison des écrouelles par l’imposition de ses belles mains. Mais lui déclara qu’il ne niait pas ce miracle-là. Seulement il faisait observer que ce n’était pas un miracle surnaturel, que c'était un simple phénomène accompli par la vertu des pierres précieuses de la couronne d’Angleterre. Les chapelains de la reine ne l’entendaient pas ainsi. J’ai parcouru avec curiosité un livre sur la guérison des
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écrouelles écrit en langue latine par l’un de ces chapelains. L’auteur énumère complaisamment les nombreuses cures opérées par Élisabeth. II en tire un argument invincible en faveur de sa légitimité. Car Dieu n’eût jamais accordé un tel don que le don des miracles à une bâtarde ou à une usurpatrice. La reine ne fut pas offensée de cette dialectique naïve de son théologien et elle accepta la dédicace du livre (1597).
Cependant le succès de Cadix faisait songer à d’autres succès. Brûler dans les ports d’Espagne les navires de Philippe 1 1 et s’emparer de ses caraques, mines d’or flottantes qui lui arrivaient des Indes occidentales : tel était le double rêve, telle était la double passion de l’aristocratie anglaise. Mais comment agir entre la faction d'Essex et la faction des Cécil? La reine aussi était un obstacle. Elle se préoccupait d'économies, et, avant les bénéfices d’une expédition, elle alléguait l’armement de cette expédition qui était une dépense.
Walter Raleigh sentait que Philippe 1 1 était l’ennemi mortel ; il voyait les impossibilités de le combattre efficacement au milieu des dissensions de la cour d’Angleterre. Il résolut de réconcilier au moins pour un temps le comte d’Essex et Robert Cecil. II y parvint. I ne expédition contre l’Espagne fut le premier avantage de cette paix de la cour réalisée par Raleigh avec une si rare insinuation et une si souveraine habileté.
C’était beaucoup sans doute que d’avoir les Cecil pour obtenir l’expédition nouvelle, mais ce n’était pas tout. Il fallait avoir la reine. A cela le comte d’Essex excellait. Il avait plus d’un stratagème et plus d’un enchantement. Voici un de scs manèges. « Le 22 février (1590), écrit Whytc dans une de ses « lettres, milord Essex garda son lit la plus grande partie du « jour. Pourtant quelqu’un de sa suite que je rencontrai me « dit qu’il ne s’affligeait guère de cet événement, parce qu’il « savait bien que milord n’était que fictivement malade. La « reine envoie sans cesse chez lui. » Whyte écrit encore : « Milord est enfin sorti de son appartement en robe de