LIVRE I
tement. Élisabeth avait été à la rencontre de Sa Majesté qu’elle avait embrassée en pleurant de fausses larmes de bonheur. Elle joua sur l’épinette quelques airs pieux pour amorcer la reine. Après le déjeuner, les princesses allèrent à la messe et assistèrent ensuite au cirque d’IIatfield à un combat d’ours. Combat effroyable où l’un des ours se défendit avec fureur contre des chiens dressés à le déchirer ! 11 en tua plusieurs; mais à la longue il succomba sous le nombre et il fut dévoré vivant. Les princesses s’amusèrent beaucoup. La reine dit néanmoins que cela ne valait pas une course de taureaux dans les contrées du soleil, dans le pays de sa mère. Elle ne nomma pas Philippe dont l’indifférence et l’éloignement la torturaient. Après le dîner qui fut un miracle de bonne chère, il y eut une comédie qui dut paraître fade à la reine et à la princesse au prix du combat de l’ours.
L’été de la même année, Marie donna une grande collation à Richmond. Elle y convia sa sœur. Élisabeth arriva dans la barge de la reine avec sir Thomas Pope et quatre dames d’honneur. Six autres barges portaient toute la maison de la princesse. Élisabeth joignit la reine, sous un pavillon, dans le parc. Le repas fut féerique. Un grenadier en sucre tout rutilant de ses grenades artificielles ornait le milieu de la table. Les armes d’Aragon brillaient sur toutes les tentures.
Marie Tudor était une princesse espagnole. Elle regrettait le ciel du midi, les courses de taureaux, les végétations et les superstitions castillanes, taudis qu’Ëlisabeth n’aimait que son île crayeuse et préférait la captivité en Angleterre à la royauté ailleurs. Il fut remarqué généralement que la princesse avait à la main une branche de saule cueillie au bord de la Tamise. Celte pâle branche, par opposition à l’arbuste étranger, n’était-elle pas l’emblème de la patrie? Tous les cœurs vraiment anglais sentirent cela. Élisabeth coucha à Londres et retourna plus populaire à Ilatfield.
histoire d’Élisabeth d'Angleterre
Elle n’avait que des goûts britanniques, entre autres celui de la chasse. Sir Thomas l’ope, qui était encore plus homme du monde et de cour qu’humaniste, lui ménageait de temps en temps des surprises féodales.
ün matin, il lui envoya des vêtements de Diane, comme si elle eût été la déesse de la vénerie. La princesse s’habilla au son du cor. Elle descendit le grand escalier du château et monta sa htfquenée. Au sortir du pont-levis, elle rencontra une escorte de douze dames en satin blanc et de vingt-quatre gentilshommes en drap vert de Lincoln. A la lisière de la forêt, cinquante archers accrurent l’escorte. Ils avaient des arcs dorés, des pourpoints rouges et des toques jaunes ornées de plumes de héron. Le conducteur de la troupe, digne de figurer Robiu Ilood, le chef d’outlaws sous Richard Cœurde-Lion, remit à la princesse un arc d’or et un carquois digne de l’Olympe.
La chasse fut brillante. Elle fut animée par des épisodes variés. A la fin, sir Thomas Pope offrit à la princesse un couteau d’une bonne lame d’acier et d’un manche incrusté de pierreries. Le cerf haletant lui fut amené. Elle descendit de sa haquenée, et, malgré les grosses larmes qui tombaient des yeux du pauvre animal, elle le perça de son couteau avec un plaisir sauvage. Jane Grey eut accordé merci à ce noble cerf chargé de son bois comme d’un diadème et dont les pleurs l’auraient touchée.
Du reste, les amusements féodaux n’étaient pas faits pour absorber Élisabeth. Elle continuait avec constance l’essor littéraire des derniers règnes.
Cet essor cependant s’était arreté presque entièrement. Sous Marie, on pensa peu, on vécut mal et on mourut bien. Le génie se réfugia dans la conscience. Les recherches théologiques furent comprimées. Le grec même ne put être restitué par le cardinal Polus, un helléniste éminent. Ce n’était plus la science, c’était la peur qui pâlissait les visages. Les humanis-
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tes protestants étaient décapités ou bannis. La hache éteignait dans le sang toute civilisation.
Sackville, cousin d’Élisabeth et dont la grand-mère était une Boleyn, fut une exception brillante. C’était un poète trèsdistingué et ce fut lui qui composa Gorboduc, la première tragédie régulière du théâtre anglais.
Élisabeth aussi, nous le répétons, ne demeura pas oisive. Son esprit laborieux s’exerça en tous sens. Elle faisait venir Yscham à llatfield. Seule même, elle feuilletait, traduisait, et rélléchissait tour à tour. Dans les dix-huit mois qui précédèrent son avènement, elle approfondit Luther, Calvin et Cranmer, surtout la partie politique de leurs œuvres et de leur vie. Elle lut les Commentaires de César, l’histoire grecque, l’histoire romaine, l’histoire d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, l'histoire des papes et des empereurs, les traités de paix, les lettres diplomatiques entre son père et les princes de l’Europe. Elle reprenait les anciens par intervalle, puis elle demandait des relations de voyage, très-curieuse qu’elle était de tout ce . qui touchait, soit à la marine, soit à l’administration des différents pays. Deux de ses écrivains préférés étaient Cicéron et Machiavel. Elle les annotait et elle en parlait avec une justesse admirable.
Elle simulait d’ailleurs le catholicisme. Elle entendait la messe, se confessait, communiait et priait la reine de lui envoyer des livres orthodoxes pour l’aider dans la foi. Elle avait une duplicité instinctive. Elle était consommée dans l’art de feindre, de mentir, de tromper. Elle couvrait ses calculs d’un masque impénétrable d’hypocrisie. La vertu pour elle n’était que le décorum. Les concessions et les manèges de la princesse désarmèrent sa sœur fanatique, et malgré une certaine défiance qu’elle conservait, la reine se laissa persuader aux pratiques d’Élisabeth, confirmées par les attestations de sir Thomas Pope.
Depuis son séjour à Woodstock, la princesse fut assez tran-
histoire d'élisabeth d’axgletekre
quille. Sa prudence était son bouclier. Elle était aux yeux de tous l’héritière présomptive de la couronne. Moins elle se prévalait de ce titre par circonspection, plus, dans le cœur des Anglais, elle était adorée comme un pressentiment et chère comme une espérance.
De 1555 à 1558, elle ne fut presque jamais absente du château d’Hatlield. Pendant ses courtes apparitions à Londres, elle logeait à Somerset-Palace, puis après des visites, soit à Richmond, soit à Greenwich, soit il Ilampton-Court, soit à Wite-IIall, elle retournait à Hattield, sa retraite permanente. Elle avait une prédilection pour cette retraite, et pour le comté d’IIertford, riche de si beaux sites et de tant de cottages riants. Tandis que les hommes de ce comté cultivaient l’orge et trafiquaient de la drèche, les femmes tressaient la paille sous toutes les formes. Elles offraient à Élisabeth pour ses bienfaits tantôt de jolis paniers, tantôt des nattes, tantôt des corbeilles de leur façon.
C’est de cet abri paisible, du milieu des habitudes studieuses, que la princesse vit de loin les persécutions exercées par Bonner, évêque de Londres, et par Gardiner, évêque de Winchester. Marie les excitait. Le bâton pastoral était entre les mains des prélats une arme* mortelle. Ils tuaient avec la crosse comme la reine avec le sceptre. Selon les réformés, il y eut au moins huit cents martyrs ; selon les partisans de Marie Tudor, le nombre des victimes ne fut que de deux cents. La messe ou le bûcher : telle était l’alternative.
C’est pendant ces immolations, que la reine Marie expira d'une hydropisie, le 17 novembre 1558. Elle avait été impitoyable. Elle disait que le sang des hérétiques ne lui coûtait pas plus à verser que le sang des animaux et que de tels supplices étaient agréables à Dieu. Dévote aveugle quoique instruite, elle était aussi féroce dans l’action que médiocre dans les théories. Elle avait proscrit, dépouillé, exterminé. Son règne avait été une oppression, une spoliation, un massacre.