‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 142 sur 210 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

s'abandonner elle- même. Heureusement la défection de Henri IV ne devait pas être mortelle aux nations protestantes. L’Espagne aussi était aux abois, et Philippe IT allait passer du palais aux caveaux de l’Escurial.

Une émeute armée compliquait en Irlande pour Élisabeth les difficultés de son gouvernement. Un chef de la lignée des O’Neal, suivant la tradition du comte de Desmond, avait allumé la guerre contre les Anglais. Dédaignant le titre de comte de Tyrone par lequel Élisabeth avait cru le gagner, il avait soulevé les populations, bravé sir John Norris, lord Borough, et, ce qui était plus décisif, il avait vaincu l’armée anglaise commandée par sir Henri Bagnal. Quinze cents hommes des troupes d’Élisabeth, un nombre effrayant d’officiers et leur général étaient tombés à jamais sur la terre d’Erin. Cette terre implacable avait dévoré les cadavres de ses oppresseurs et verdi plus fraîche, plus riante, après avoir bu leur sang. Il fallait îi ces séditieux irlandais un lord député énergique. Élisabeth avait choisi pour ces fonctions difficiles sir William Knollys, oncle d’Essex. La mesure était pressante. Tyrone n’avait-il pas pris la citadelle de Blackwater et n’en avait-il pas fait sa place forte? La reine avait presque nommé Knollys, mais Essex désirait pour cette charge de gouverneur George Carew, son ennemi et l’ami de Robert Cccil, afin sans doute de le diminuer ou de le perdre même dans les inextricables embarras de cette tragique mission. Une discussion s’étant engagée sur ce sujet entre la reine et Essex devant le lord amiral et quelques autres membres du conseil, le comte, animé par les sarcasmes dont Élisabeth accueillait ses arguments, fit un brusque mouvement de mépris et tourna le dos à la reine. Indignée d’une telle insolence, Élisabeth s’approche vivement du comte, lui donne un soufflet et s’écrie : « Allez au diable ! » Essex portant la main à son épée, tout écumant de rage : « Ah! si vous étiez un roi, dit-il, si , vous étiez votre père Henri Y 1 11 , au lieu d’être une femme en

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jupons, vous me payeriez le coup. » Le lord amiral s’était précipité entre la reine et le comte, qui, tout hors de lui et comme pour ne pas céder à sa fureur, s'élança loin de l’appartement avec un rugissement de héros.

Les principaux amis d’Essex intervinrent et l’engagèrent à solliciter de la reine son pardon. Il ne les écouta seulement pas. Il répondit au lord chancelier, qu’il aimait et qui lui prescrivait la soumission comme un devoir religieux, une lettre qui mérite d’être citée :

« Je dois me soumettre, dites-vous. Non, je ne dois ni ne « puis m’avouer coupable. Je dois à l’auteur de toute vérité « de ne point reconnaître le faux pour !e vrai, le vrai pour le * faux. Ai-je donné du scandale ou quelque cause de scan- « dale? Non. Je n’ai donné à Fimbria aucune raison de se « plaindre de moi; j’ai supporté patiemment l’injure que j’ai « reçue et je l’ai ressentie cruellement. Et lorsqu’on me fait « le plus vil outrage, la religion m’ordonne-t-elle de m’hu- « milier encore ? Dieu l’exige— t-il? Est-ce une impiété de « ne pas le faire ? Les princes ne peuvent-ils pas commettre « des fautes, des injustices envers leurs sujets ! Ont-ils enfin « une puissance terrestre ou une puissance infinie ? Pardonnez- « moi, pardonnez, mon cher lord, je n’admettrai jamais de « semblables principes. C’est au bouffon de Salomon de rire « lorsque Salomon le frappe ; c’est ii ceux qu’un abject inté— « rêt lie aux princes d’être coulants sur les insultes des prin- « ces ; c’estit ceux qui nient un pouvoir absolu dans le ciel de le « reconnaître sur la terre. Quant à moi, j’ai reçu un outrage et « j’en soulTre. Ma cause est juste, je le sais; quoi qu’il arrive, « toutes les souvçrainetés de ce monde ne mettront jamais plus « de force et de persévérance à opprimer que moi de courage « et de constance à subir la tyrannie. »

Le comte d’Essex espérait tout d’Élisabeth. Il avait eu cer-

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