LIVRE IX
tainement tort de l’offenser ; il attisait imprudemment l’instinct de férocité qui circulait avec le sang dans les veines de tous les Tudors. Si une fois Élisabeth flaire de trop près la vie de cet audacieux, elle sera capable de tout. Comment n’en pas convenir? Essex est inconcevable de folie, mais dans cette folie ce qui plaît, c’est une dignité que n’eurent jamais ni Lcicester ni Burleigh. Cette dignité touche jusque dans les excès d’un orgueil égal à celui de la reine et plus aimable mille fois. L’àme de ce vaillant jeune homme exhale un parfum qui empêche d’étouffer dans l’atmosphère corrompue des résidences royales d’Élisabeth. Le comte d’Essex est insensé; sa démence pourtant attache plus que le bon sens de tant de flatteurs et de lèches. Cet étrange courtisan est le plus mauvais des diplomates, mais il y a dans ce caractère une magnanimité rare. C’est un puritain et un aventurier d’alcôve, d’Océan et de champ de bataille, qui console un peu de tous les illustres laquais dont Élisabeth était entourée.
Le soufflet d’Essex fut le grand événement de Londres et de Greenwich pendant plus de deux mois. Une négociation active entre la reine et le comte aboutit îi la longue et renoua cette tendresse déchirée. Élisabeth eut une complaisance prodigieuse : elle nomma le candidat d’Essex, George Carew, lord président de la province de Munster. Cette querelle se calma donc, et le comte d’Essex fut de nouveau envié et célébré. Cependant, sous des apparences propices, ces deux orgueils blessés conservaient une morsure au cœur et un levain de vengeance l’un contre l’autre.
Lord Burleigh avait eu de plus en plus des démêlés avec Essex dans le conseil. Ils étaient divisés sur l’Espagne. Essex se prononçait toujours pour la guerre. Burleigh, qui parlait et qui votait pour la paix, se passionna une fois contre sa coutume, et, sa colère s’exprimant avec une sorte d’accent prophétique, il fit retentir aux oreilles du comte ce verset du Psalmiste : « Les hommes de sang n’atteindront pas le milieu de
histoire d'élisaueth d'Angleterre
« leurs jours. » Essex sourit et persévéra, ce qui était vraiment plus politique et moins pervers que de laisser écraser la Hollande réduite à ses propres forces, et dont les débris eussent été le pont d'où Philippe II se serait élancé sur l’ Angleterre. Lord Burleigh mourut le 4 août 1508, au milieu de ces orages du cabinet. Il avait soixante-dix-huit ans. Son trépas fut un immense malheur pour l’Angleterre et pour Élisabeth. Ce fut aussi une perte pour Essex ; car Burleigh, qui avait été le directeur de sa jeunesse et l’ami de son père, était le seul qui pût lui imposer et le modérer un peu. Le grand ministre disparu, Essex n’eut plus de frein.
Lord Burleigh avait gouverné l’Angleterre pendant quarante années. Elisabeth le pleura sincèrement. Il avait été plus que son coopérateur. Il s’était montré le régulateur imperturbable de la marine, des finances, de l’armée, des expéditions lointaines, de la religion. Il avait été l’Atlas inébranlable et infatigable du royaume, dont Leiccster n’était que l’élégante cariatide.
Burleigh eut le bon sens anglais, l’égoïsme anglais, la piété seulement envers la patrie et envers la reine. 11 fonda au dedans l’esprit public, le respect de la loi, de l’aristocratie, des institutions, de la liberté sans égalité, et au dehors le génie des conquêtes, des colonies, source féconde de richesses et de crimes. Tête puissante, intense etdure comme ces bustes de bronze antique, solides contre tous les assauts, contre le temps même, éternellement robustes, mais dont le beau métal couleur de mer recèle dans scs nervures des poisons cachés et corrosifs !
Elisabeth devenait vieille et morose. On lui insinuait de loin en loin de désigner son héritier; elle résistait toujours. Le comte d’Essex et Robert Cecil se mettaient mystérieusement en mesure avec le roi d’ Écosse, cet héritier probable. Lui les amorçait tous les deux à l’insu l’un de 1 autre. 11 écrivait aussi ii la reine, qui lui répondait tantôt avec agrément, tantôt avec brutalité. Jacques ne se décourageait pas et lui adressait des