‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 144 sur 210 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

vers où il se plaignait de son indifférence et où il lui disait dans le goût de la renaissance que Cupidon est un dieu jaloux et ardent, il envoyait ses messages par son ancien barbier, sir Roger Aston, qui amusait la reine. Élisabeth faisait placer ce bizarre ambassadeur dans un cabinet d’où il l’entendait jouer de l’épinetlc et par où il l’apercevait lorsqu’elle quittait son épinette, dansant au son d’un violon à l’archet rapide. Elle, l'appelait ensuite et lui recommandait de répéter à son maître ce qu’il avait écouté et regardé. Par là elle faisait comprendre à Jacques, sous le voile de l’allégorie, qu’il aurait longtemps ù attendre le sceptre d’Angleterre.

Philippe II avait succombé comme Burleigh en 1508.

1 1 avait versé le sang à flots, brûlé la chair et les os des hérétiques, annulé la papauté sacerdotale par sa papauté laïque, absorbé tous les pouvoirs sacrés et profanes dans sa monarchie catholique. Il s’était probablement délivré de son frère don Juan par le crime, il s’était affranchi probablement par le crime de l’infant don Carlos, un prince maussade, en révolte contre son père, furieux avec les ministres, timide et gauche avec les femmes, impuissant et fou. Le roi le fit, dit-on, juger avant, d’ordonner son exécution. C’était un successeur dangereux, une sorte de Caligula féodal en perspective, — mais c’était un fils!

Après le trépas de ces princes et de sa femme Élisabeth de France, Philippe diminua de plus en plus. 11 demeura, non un théologien, mais un moine et un moine souvent dissolu, toujours impitoyable ; non un homme d’Etat, mais un administrateur, un scribe laborieux sans cesse armé de la plume, fidèle à ses plans exterminateurs et à sa manie de bureaucrate. Son seul plaisir naturel, c’était de contempler de temps en temps par-dessus ses papiers l’infante Isabelle qu’il aimait uniquement. 11 savait que son héritier Philippe 1 1 1 la détestait. C’est pourquoi il eut soin de décréter le mariage de l’archiduc Albert avec sa fille, à laquelle il assigna les Pays-Bas comme dot.

Pour la première fois de sa vie, la veille de sa mort, il parla en suppliant à celui qui allait être Philippe III. « Mon fils, lui dit-il d’un accent inaccoutumé, je vous recommande l’infante votre sœur : elle était la lumière de mes yeux. » Philippe II s’éteignit ii trois heures du matin, le 13 septembre, dans son palais de l’Escurial. 11 avait fait allumer un cierge de Notre-Dame de Montserrat, tenait d’une main son rosaire et de l’autre main le crucifix que son père Charles- Ouint avait baisé en mourant : c’est ainsi qu’il expira dans la crainte de l’avenir pour sa fille, dans la peur de l’enfer pour son âme, dans la mélancolie de la royauté, du soleil d’Espagne et des bûchers de l’Inquisition; c’est ainsi que ce mauvais homme alla rendre compte de ses débauches, de ses autoda-fé, de ses assassinats et de tous ses forfaits au Dieu de. justice.

Page 1