LIVRE DIXIÈME
Essex en Irlande. — Temporise avec Tyrone au lieu de combattre.
Désastres des colons anglais. — Spenser. — Son poème. —Scs catastrophes.
— Sa mort. — Essex revient d'Irlande. — Susceptibilité de la reine sur
son autorité. — Ambition d’Esscx. — Premier jugement contre Essex.
Le comte demande à la reine de lui continuer la ferme des vins doux. — Elisabeth refuse. — Essex conspire. — Le dimanche 8 février IfiOI. — Essex conduit au palais de Lamhclh, puis écroué à la Tour. — Elisabeth intrépide pendant la sédition. — Procès d’Essex. — Lord Suutliampton
— Ashlon, le directeur d'Essex. — Elisabeth hésite, puis précipite lé supplice. — Exécution. — Entente d’Henri IV et d'Élisabeth sur le sens de la souveraineté. — Sonnet de la reine. — Lord Mountjoy en Irlande — Dernier parlement d’Élisabeth. — Plainte des communes. — Grandeur cl habileté d'Elisabeth. — Lord .Mountjoy vainqueur du comte de Tvronc. — Paix d’Irlande — Mélancolies de la reine depuis la mort d'Essëx — La comtesse de Nottingham. — John Harrington. — Robert Cary. — Détails authentiques sur les derniers mois d’Élisabeth. — Le primat de Cantorbérv l’archevêque Whitegift. — Il meurt de la mort de la reine. — Jacques vi d’Ecosse devient Jacques I" d’Angleterre. — Portrait d’Élisabeth. — Son règne. — Scs aptitudes. — Sa haute raison. — Sa gloire durable.
L’Espagne n’étant plus à redouter, Élisabeth concentra son attention sur les affaires d’Irlande. L’insurrection de Tyrone s’était propagée. Elle avait pris surtout dans l’Ulster des proportions effrayantes. Il, fallait l’étouffer à son foyer.
Tyrone, ce prétendu barbare, était un grand citoyen, un grand seigneur et un grand apôtre, l’épée à la main. Il revendiquait pour les papistes les droits de la conscience comme Guillaume d’Orange et Coligny les avaient réclamés pour les protestants. Qu’on le juge par son immortel programme. 11 demandait la liberté du culte catholique, le gouvernement d’un lord qui serait investi du titre et de l’autorité
histoire d’élisadeth d’angleterre
de vice-roi. Il exigeait que la moitié de l’armée irlandaise fût composée d’Irlandais. 11 voulait des juges indigènes. Il repoussait le système de confiscation employé jusque-là ; il désirait stipuler pour les O’Donnel, pour les Desmond, .pour les plus illustres familles la restitution et la tranquille jouissance des biens possédés par leurs ancêtres depuis deux siècles. Voilà les conditions posées héroïquement par le comte de Tyrone.
Élisabeth et tout son conseil décidèrent unanimement qu’il y fallait répondre à coups de canon. La reine pensa successivement à plusieurs lords-députés pour l’Irlande. Elle inclinait pour Mountjoy (Charles Blount). Mais Essex, -sans daigner solliciter cette grande mission pour lui-même, démontra éloquemment que personne parmi les candidats n’était propre à l’accomplir. C’était indirectement se désigner soi-même. Ce qu’il y eut de singulier, c’est que les deux factions de la cour adoptèrent le comte, — l’une pour l’élever encore, l’autre pour le perdre. II fut de la sorle presque imposé à la reine.
Une lettre de Robert Markam retrace bien l’agitation de la cour d’Angleterre avant le départ d' Essex. Cette lettre est adressée à sir John Harrington, qui était filleul d’Élisabeth, très-attaché au comte et qui devait écrire sous la dictée des événements les mémoires de la campagne.
« J’ai appris, écrit Markam, que vous suivez en Irlande le * lord-licutenant Essex. Si cela est, écoutez mes conseils à « ce sujet. Je ne doute ni de votre valeur, ni de votre activité, « mais cette maudite franchise que vous ne pouvez dissimuler « fera tort à votre fortune. Observez l’homme qui commande. . . « Prenez garde à la manière dont vous agirez; ne dites pas « ce que vous pensez à tout le monde ; j’ai des raisons pour « vous exhorter à la prudence. Essex a des amis, mais il a « aussi des ennemis. Il y a deux ou trois parents de Mountjoy « qui feront partie des vôtres ; ils seront là pour observer « votre conduite et nous en rendre compte. Pour l’amour de
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« vous-même, de la reine et de moi, ne pariez pas de tout
* ceci ; je ne vous en aurais rien dit, si je ne vous aimais « pas ; les choses graves et importantes exigent de sérieuses « réflexions ; vous devez noter tout ce qui se passera pendant « votre séjour là-bas, et conserver un journal qui restera « inconnu à tout le monde ; on s’attend à cela ; j’ai des « raisons particulières pour vous donner cet avis.
« Si le lord-député remplit les promesses qu’il a faites, « tout ira bien ; mais, quoique la reine lui ait pardonné « conduite qu’il a tenue dernièrement en sa présence, nous « ne savons pas trop ce qu’elle renferme au fond de l ame; « elle a placé en apparence sa confiance dans celui qui s’at- « tendait, il y a peu de temps, à un traitement bien différent. « Tantôt nous pensons d’une façon, tantôt nous pensons de <■ l’autre; le sort à venir du lord-lieutenant n’est connu que
• de celui qui sait tout. Lorsqu’un homme a tant d’amis « publics et tant d’ennemis cachés, qui peut savoir quelle fin « il aura ici-bas? Je vous le répète, ne vous mêlez de rien, « el gardez-vous de railler trop librement avec ceux que vous « ne connaissez pas ; obéissez de point en point au lord- « député, mais ne faites pas connaître votre opinion, vous « pourriez être entendu en Angleterre. Ne donnez de conseil « sur aucun point ; car vos avis seraient mal jugés, ainsi que « vos intentions, s’il s’ensuivait quelque mauvais résultat.
« L’intérêt que je porte h votre honneur et à votre bien-être « m’entraîne à vous faire une confidence. Je sais qu’il y aura « autour de vous des yeux qui vous surveilleront ; ainsi. Dieu « vous rende circonspect. Sir William Knollys n’est pas con- « tent, la reine ne l’est pas non plus ; quant au lord-député, « il est peut-être satisfait en ce moment, mais je crains terri- « blement la suite de tout ceci. Le coeur ne se montre pas « toujours à découvert; souvent les intentions restent long- « temps cachées. Je vous dis tout cela afin que votre franchise « ne se montre pas trop et ne tourne pas à votre désavantage.
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« Tenez votre esprit en bride autant que vous le pourrez; « faites des livres et des jeux de mots, si vous le voulez, mais « prenez garde à ceux qu’ils attaqueront. Mon attachement « pour vous l’emporte sur toutes les considérations. J’ai dit « beaucoup trop pour un homme placé dans une situation » aussi dépendante que la mienne ; cependant j’ai encore dit « trop peu comme parent et comme ami ; outre Tyrone et les « rebelles, vous avez de grandes difficultés à surmonter; il y « a beaucoup de précautions à prendre pour montrer son « zèle en matière d’État ; j’en vois la preuve par ceux avec
* lesquels je suis chaque jour en rapport, même avec les plus « sages. Si milord trésorier (Burleigh) avait vécu plus long- « temps, les choses iraient d’une autre manière. Il était le « pilote en qui tous avaient leur confiance. La reine parle « souvent de lui les larmes aux yeux, et se détourne pour « dérober son émotion ; elle a défendu de plus au conseil de « faire mention de son nom. Je tiens ceci de certaines per- « sonnes qui sont très-bien avec lord Buckhurst.
« Ma sœur vous porte cette lettre, mais elle ignore ce qu’elle
• contient, et je ne voudrais pour rien au monde confier à « une femme une correspondance de cette espèce ; le silence « est le bouclier le plus sûr contre le danger. »
Cette lettre fait trembler involontairement pour Essex. Il a du sable mouvant sous les pieds. Qui devinerait ce que recèle Élisabeth dans le plus profond repli de son cœur? Essex a parlé plus d’une fois de charmes vieillis, de teint couperosé, de voix rauque. Ses légèretés de paroles, n’en a-t-on pas glissé quelque chose dans l’oreille d’Élisabeth? N’a-t-il pas laissé transpirer qu’il doit gouverner après lord Burleigh et que c’est au lion à remplacer le renard? C’est ainsi qu’il se nommait et qu’il nommait Burleigh. N’a-t-on pas averti la fille de Henri VIII des forfanteries d’ambition du comte? L’imprudent! avant de partir pour l’Irlande, il a déjà