LIVRE X
peut-être blessé la femme, il a peut-être blessé la reine.
François Bacon arrivait par sa perçante clairvoyance aux mêmes pronostics sinistres que Markam par ses confidences de palais. Le grand philosophe avait deviné que le gouvernement d’Irlande serait fatal à Essex. 11 fit tout pour en détourner le comte et pour le dissuader de s’imposer à la reine. Mais de plus en plus Essex s’affranchissait même du décorum. Il avait du plaisir à violer avec Élisabeth, vieille femme, pape et roi, toutes les bienséances. Puis, faisant la théorie de ses audaces, il disait à. Bacon après avoir enlevé à la fille de Henri VI 1 1 le commandement de l’Irlande : « C’est ainsi qu’il faut contraindre la reine. On ne fait rien d’elle que par autorité. — Ces procédés-là, répondit Bacon avec cette justesse de coup d’œil et ce bonheur d’expression qui étaient ses deux dons exquis, ces procédés-là ressemblent aux eaux thermales qui donnent un accès de force et qui détruisent l’estomac. »
Essex souriait aux craintes de Bacon et les dédaignait. 11 était très-content et il avait lieu de l’être. Il était lord-député ou gouverneur, il était même plus que cela. Il avait le droit de paix, le droit de guerre, le droit de grâce. II était dictateur, et quelque mélancolie qu’il affectât par bon air, sa présomption le sauvait des pressentiments.
Élisabeth s’attendrit au moment des adieux et elle attendrit le comte. Il était le premier entre tous, le maître de l’Angleterre et de la reine. 11 avait une armée de dix-huit mille fantassins, de quinze cents cavaliers, avec une réserve de deux mille hommes. Il quitta la cour au milieu d’un tourbillon de présages contraires et la ville à travers les acclamations du peuple que son attitude martiale entraînait autour de ses pas. 11 s’éloigna dans ce triomphe anticipé, au mois de mars 1599. Dès son arrivée en Irlande, il lui était enjoint de marcher sur FUIster et de soumettre Tyrone. Il ne se conforma pas à ce plan. Il usa trois mois à réduire deux bicoques : Waterford et Cork. 11 avait donné le temps à ses troupes de se débander.
à Tyrone le temps de se recruter et de se fortifier. 11 avait irrité la reine par cette inaction et par la promotion de Henri Wriotheslcy, troisième comte de Soutliampton, au grade de général de la cavalerie. Essex fut obligé, sur l’ordre de la reine, de destituer ce brave lord qui n’était pas en faveur. 11 reçut aussi l’injonction formelle de finir par où il aurait dû commencer : l’agression contre Tyrone. Le comte d’Essex atteignit ce chef sur les rives de la Brenny. 11 avait entretenu déjà une correspondance avec lui. Ils eurent, le 8 juin, une entrevue secrète; ils curent une entrevue ostensible le lendemain. Essex avait fait dresser au bord de la Brenny une tente somptueuse qui s’ouvrait sur le courant. Le chef irlandais s’élança dans les flots avec son cheval et il n’en sortit pas pour parlementer. Essex parlait de la rive et Tyrone des vagues torrentueuses où sa monture sauvage plongeait par intervalles ses naseaux fumants. Le vaillant insurgé voulait-il, par cette posture équestre, prendre possession de la terre, de l’eau et du ciel de la patrie? Il exposa de nouveau ses propositions, dont les deux principales étaient : la liberté du culte catholique et un vice-roi pour l’Irlande, après quoi une trêve, qui serait renouvelée toutes les six semaines, fut conclue entre eux sous la promesse d’Essex qu’il transmettrait à la reine le programme de l’Irlande. Cet étrange armistice ne s’explique vraiment que par une ambition mystérieuse. Essex aspirait par tous ces délais soit à prolonger son pouvoir souverain, soit à être le vice-roi tant souhaité par Tyrone. Mais une tempête de colère fondit du palais de la reine et des délibérations du conseil sur ces manèges du lord-député.
lin instant, Essex eut la tentation de revenir en Angleterre avec les restes de son armée afin d’intimider scs ennemis. Le comte de Southampton et sir Christophe Blount, le troisième mari de la mère d’Essex, le dissuadèrent de cette extravagance soldatesque. Il se décida du moins à s’embarquer lui et son train pour Londres.