‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 147 sur 210 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Il avait été contre toute raison un Fabius Cunctalor. Ni la gravité des circonstances, ni son impétuosité militaire ne l’avaient emporté. Et cependant cette insurrection du comte de Tyrone n’était pas seulement une honte pour Élisabeth, les rebelles avaient abreuvé de sang, couvert de ruines et de cendres les domaines des Anglais fixés par des concessions de terres en Irlande!

Spenser, un vrai grand poëte, le précurseur de Milton, vivait là dans une riche métairie que lui avait accordée sa souveraine. Walter Raleigh y avait sa chambre où il était heureux de se reposer de temps en temps près de son ancien compagnon de cour et de monde. Embrasé d’un amour malheureux, Spenser s’était retiré de bonne heure, dans son abri d’Irlande. 11 y composa beaucoup de fragments inspirés qui annoncent un platonicien comme ses amis Philippe Sidney et Walter Raleigh, comme la noble Jane Grey.

Ne dirait-on pas qu’il songeait à cette princesse, lui le poëte du rêve, lorsqu’il écrivit ces beaux vers?

• Cette charmante teinte blanche et vermeille, dont les <■ joues sont colorées, s'effacera. Ces feuilles de rose si douce- « ment posées sur les lèvres se flétriront et tomberont pour « redevenir ce qu’elles étaient, de l’argile corrompue. Ces « cheveux d’or, ces yeux brillants comme des étoiles étince- « lantes retourneront en poussière et perdront leur suave

* clarté. Mais la divine lampe dont les célestes rayons allu- « ment l’amour des amants ne s’éteindra et ne pâlira jamais.

* Quand les esprits vitaux se dissiperont, elle reviendra à sa « planète natale. Car elle est née là-haut et ne peut mourir, « — étant une parcelle du plus pur des cieux. .. »

Certes, rien n’est aussi consolant ni aussi sublime. Combien le naturalisme énergique de la cour d’Élisabeth perd de son âpre brutalité, quand on le sait voir doré au sommet du spiri-

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tualisme transcendant de ces trois amis immortels : Spenser, Sidney et Raleigh !

La grande œuvre de Spenser est la Heine des Fées. Spenser s'y montra sans effort le poëte de l'idéal, le poète des dames et des chevaliers errants. Plus merveilleux que l’Arioste parce qu’il n’est pas un railleur, il se plonge tout entier dans l’épopée de la fantaisie et s’écoule comme un fleuve à la façon d’Homère déroulant en flots harmonieux sa grande épopée nationale.

Le poème de Spenser était fini et devait avoir douze chants immenses. Les six premiers chants avaient paru, les six autres allaient passer de l’ombre de la métairie irlandaise au grand jour des presses de Londres. Le manuscrit était sur le point de devenir livre.

Spenser fut réveillé en sursaut par le tocsin du comte de Tyrone. En une nuit, sa maison fut incendiée, son unique enfant et son poème brûlés dans les mêmes flammes. Il n’avait plus qu’à mourir et il mourut dans l’année de cette catastrophe (1598).

Voilà les désastres, celui-là et beaucoup d’autres, qu’Essex n’avait pas vengés. Il avait à se justifier. Malgré les sophismes de son orgueil, c’est la nécessité pressante de s’excuser qui l’arrachait à l’Irlande. Il alla droit à Nonsuch, où était la cour. Il descendit de cheval à la grille du château, monta tout botté le grand escalier, traversa la galerie, la chambre de présence et entra précipitamment chez la reine. C’était la veille de Saint-Michel (septembre 1599). 11 se jeta aux pieds d’Élisabeth qui n’était plus au lit et qui n’était pas encore habillée. Il saisit les genoux de la reine sur lesquels il s’inclina et qu’il baisa, la suppliant de lui pardonner son retour, l’assurant qu’il n’avait pu résister au bonheur de la revoir et de la revoir seule, en dehors de son conseil. Élisabeth lui abandonna sa main, le retint fort longtemps, fut pour lui douce et caressante durant toute cette première apparition. Vers midi, le comte

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