‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 148 sur 210 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

revint, après avoir changé do vêtements. La bienveillance de la reine continua. Mais le soir, Élisabeth éclata. Ses propres réflexions ou des suggestions étrangères avaient déchaîné sa fureur. Essex, d’abord prisonnier dans sa maison, fut remis h la garde du lord-chancelier, il dater du 2 octobre.

L’animosité de la reine était intense. Cette animosité s’allumait à des souvenirs anciens, et, s’embrasant à des fautes récentes, s’échappait du fond de la poitrine par des explosions terribles.

On n’a pas oublié sir John Harrington. 11 avait été de la campagne d’Irlande, dont il avait esquissé le journal. Essex l’avait emmené et ramené. Harrington, six ans plus tard, en 1G0G, est encore épouvanté des emportements de la reine.

« Mon cher cousin, écrit-il à Robert Markam, vous trouve- « rez ci-joint le récit de notre marche contre les Irlandais <• rebelles. Mon intention était qu’il ne fût connu que de mes « enfants; mais le sort en a décidé autrement, car la reine « me demanda ce récit d’une telle façon que je ne pus le lui « refuser. Même à présent je tremble presque en racontant le « mécontentement que lui causa cette lecture. « Par le Fils « de Dieu! jura-t-elle, vous ôtes tous de paresseux coquins, « et mon lord-député est bien pire que cela, d’avoir si mal « exécuté mes commandements. »

« La reine avait une humeur singulière. Il lui fallait la « soumission de ses sujets. Lorsque l’obéissance manquait, « elle montrait tout à coup un tel changement dans ses ma- « nières, que personne ne pouvait douter de qui elle était « fille. J’en vis une preuve frappante à propos du retour de « milord député (Essex), lorsque je saluai Sa Majesté. Elle « rougit, parcourut son appartement de long en large, le « visage tout décomposé. Au moment où je m’agenouillai de- « vant elle : « Par la mort-Dieu ! s’écria-t-elle, je ne suis « pas reine, puisque cet homme (Essex) se met au-dessus de

HISTOIRE d’ÉLISABETH D’ANGLETERRE

« moi ! » Elle m’ordonna ensuite de me retirer. Je ne me le « fis pas dire deux fois, et les rebelles d’Irlande auraient été « sur mes talons, que je ne me serais pas dérobé avec plus de « vitesse. »

Ces impressions de sir John Harrington peignent bien au vifles fureurs d’Élisabeth, et, ce qui est le trait le plus marqué de son caractère, sa susceptibilité de reine. Elle devenait féroce envers quiconque touchait à sa couronne — même du regard. C’est le vrai secret de l’implacabilité d’Élisabeth contre le comte d’Essex. Il se jouait avec imprudence au sceptre de la vieille reine sans songer assez qu’elle le tuerait sans pitié pour cela.

L’opinion publique n’était pas propice à la reine en cette circonstance. Elle blâmait Élisabeth de tant de sévérité. Elle se prononçait contre les ennemis d’Essex : Robert Cecil, le comte de Nottingham, lord Cobham, sir George Carew et même sir Walter Raleigh. Elle applaudissait Essex lui-même à cause de son malheur, et, à cause de leur dévouement, les amis d’Essex : les comtes de Worcester et de Rutland, les lords Mountjoy, Rich et Lumlcy, sir William Knollys et surtout le comte de Southampton, le plus ardent de tous. Ce fut lui qui avec Mountjoy s’efforça de faire évader le comte, lui offrant de le suivre partout en exil et de ne le quitter jamais. Essex embrassa tendrement son frère d’armes et lui dit : « Nous resterons en Angleterre. On ne me verra ni monter, ni descendre l’escalier de l'étranger. Cette île qui a été la terre de mon berceau sera la terre de mon sépulcre. J’y chercherai et j’y trouverai l’une de ces deux choses : mon ancienne grandeur ou la mort! » Quoique religieux, superstitieux même, Essex était encore plus ambitieux.

Le comte cependant, qui n’était plus le favori de la reine, semblait être le favori de la nation. Les théologiens prêchaient, les puritains priaient pour lui, les femmes pleuraient, le

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