‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 149 sur 210 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

peuple, les bourgeois et les soldats s’y intéressaient. La reine, d’autant plus sauvage devant ces manifestations, dit à Robert Cecil qu’il était un poltron de les redouter. Elle ne recula pas. Elle regretta de ne pouvoir légalement accuser le comte de haute trahison. Elle le confina dans un hôtel à lui en interdisant aux compagnons de guerre, aux proches, aux sœurs, à la mère, à. l'épouse de pénétrer jusqu’au captif. Esscx tomba gravement malade. La reine soutint que c’était une comédie. Quand elle sut que ce n’était pas une feinte et que le comte était vraiment en danger, elle s’adoucit un peu et lui envoya un bouillon, ajoutant qu’elle l’aurait offert de sa main sans les convenances traditionnelles du trône (décembre 1599). Mais ce fut un éclair de demi-sensibilité. Car lorsque Essex fut revenu à la santé, elle l’avait devancé en revenant à la haine. Elle lui donna pour juges dix-huit commissaires de son choix. Les charges contre lui furent exagérées par Coke principalement, puis par Vclverton, Fleming et Bacon (juin 1G00). Ces charges se réduisaient h trois : l’indolence d’Esscx dans la campagne d’Irlande, son traité honteux avec Tyrone et son retour en Angleterre sans la permission de la reine. Essex fut dégradé de toutes ses dignités, excepté de celles de général de cavalerie et de chevalier de la Jarretière. Il ne fut plus ni conseiller, ni comte' maréchal, ni grand maître de l’artillerie. Il fut de plus condamné à. rester prisonnier dans sa maison avec un gardien. La reine ne tarda pas à lui ôter ce gardien et à lui rendre la liberté, mais en lui défendant de reparaître à la cour.

Essex sortit de ce procès avec un calme qui tenait à ses plans d’avenir. 11 n’avait pas renoncé surtout à son projet d’Irlande. Quoiqu’il en eut été détourné par son beau-père et par lord Southampton, ce projet lui semblait bon. Il consistait à. s’entourer d’une armée d’aventuriers, puis à chasser du conseil ses ennemis et à tenir la reine en tutelle pour gouverner avec l’aide de ses amis et avec l’agrément du roi

Jacques, l’héritier du trône. C’était un dessein hardi et qui eût été réalisable sous un autre règne. Seulement, Élisabeth, qui avait pendant plus de quarante ans fondé le respect de l’autorité, recueillera le fruit de sa longue fermeté et de sa haute sagesse. A l’àge où elle n’aura plus la force, ce respect du pouvoir dont elle a pénétré les âmes la sauvera infailliblement.

Le comte d’Essex attendait dans une modestie étudiée une occasion. Elle se présenta. Il avait la ferme des vins doux. Son bail expirait à la Saint-Michel, le 29 septembre 1600. Il adressa deux pétitions successives â la reine, afin qu elle consentît au renouvellement d'un privilège si lucratif. Élisabeth répondit que « lorsque les jeunes chevaux étaient trop vigoureux on diminuait leur ration d’avoine et qu’elle conserverait le monopole des vins doux pour elle-même. » A cette époque, la reine luttait contre l’âge et contre l’ennui qui l’envahissaient à la fois. Elle regardait danser des baladins sur la corde ; elle assistait plus souvent aux combats de l’ours, du taureau, des chiens et des singes; elle multipliait les galas et les bals dans scs résidences. Elle faisait des visites plus fréquentes aux courtisans. « Je vois sans cesse Sa Majesté, écrit « l’un d’eux. Depuis les derniers troubles, elle s’affaisse; et « la mort, de Burleigh lui arrache bien des larmes. Elle a « daigné venir chez moi et elle a paru très-satisfaite de nos # efforts pour lui plaire. Elle avait un costume très-riche en « velours. Quatre dames d’honneur magnifiquement vêtues « portaient la queucr de sa robe. Deux huissiers la précédaient. « En montant l’escalier, elle demanda une canne pour s’ap- « puyer et parut très-fatiguée. « La reine en effet diminuait peu à peu, mais en même temps qu’elle semblait plus faible de corps, elle était plus forte de volonté et de décision.

Dépossédé de la ferme des vins doux, Essex saisit l’anniversaire du couronnement, le 17 novembre, jour où la reine répandait les grâces autour d’elle. Il lui écrivit une lettre tou-

Page 1