LIVRE X
chante. 11 lui envoya lord Henri Howard, un traître ambassadeur et un plus traître ami. Il assurait Élisabeth, par ce messager, qu’il « baisait et bénissait la main et la verge qui le châtiaient, jusqu’à ce qu’il plût à Sa Majesté de le rappeler à elle. » La reine répliqua aussitôt qu’elle était charmée des bonnes dispositions du comte et qu’elle l’engageait à y persister, ajoutant qu’il avait assez exercé sa patience pour qu’elle prît sa revanche en exerçant la sienne. « J’ai préparé une fournaise, dit-elle, je l’ai préparée à son intention : si le métal que j’y ai mis en sa personne devient de l’or, je n’aurai pas mauvaise idée de ma chimie. Du reste, mon père Henri VIII ne serait pas aussi débonnaire que moi. » Élisabeth d’ailleurs ne parla ni de tendresse pour le comte, ni de monopole, ni de retour à Greenwich. Piqué de cette indifférence de « la vieille femme » , Essex s’écria que « le temps avait courbé l’intelligence d’Élisabeth autant que ses épaules, et que son esprit ne valait pas mieux que sa carcasse. »
Il ne dissimula plus. Il ouvrit son hôtel aux aventuriers. Il s’entoura de prédicateurs puritains, de théologiens violents. 11 attira ses compagnons de Cadix et de Dublin. Il y eut des conciliabules à Drury-llouse, chez lord Southampton. Essex ne s’y montrait pas, mais il en était Pâme. Les demi-conjurés qui allaient là admettaient en principe que c’était non-seulement un droit, mais un devoir, de forcer un souverain à gouverner selon la loi. Cuff, secrétaire d’Essex, était son intermédiaire sous différents déguisements à Drury-llouse dont les conférences ne firent que préciser le projet du comte. Les directeurs de ces conférences étaient le comte de Southampton le Mécène de Shakspeare, sir Ferdinand Gorges le gouverneur du château de Plymouth, sir John Davis, sir Charles Davers, et John Littleton. 11 fut convenu qu’Essex aurait sa journée des Barricades, qu’appuyé de loin par le roi d’Ecosse et de près, soit par la haute noblesse, soit par le peuple, il s’emparerait de la reine, s’installerait à White-Hall, chasso-
histoire d’élisabeth d’àngleterke
rait scs ennemis du conseil et gouvernerait sous le titre de premier ministre. Cette situation était celle d’un maire du palais.
Ce dessein arrêté, Essex écrivit à Jacques VI, caressa les lords, pratiqua le peuple, lui fit dislribuer de l’argent dans tous les quartiers de Londres, répandant çà et là qu’il était menacé d’une mort prochaine par Robert Cecil, Cobham et les autres dilapidateurs du trésor. Averti de toutes ces menées par lord Henri Howard et par quelques autres, le conseil manda Essex (7 février 1001). Le comte s’excusa, alléguant une indisposition qui le retenait dans son appartement. Cette circonstance lui fit précipiter l’exécution de son entreprise. Il dépêcha des messagers à ses amis. Le 8 février était un dimanche. Il enlèverait plus facilement le peuple qui serait de loisir. H reçut beaucoup d’assurances fallacieuses. L’aristocratie d’Angleterre était prête, les ouvriers ne demandaient qu’à marcher, le lord-maire et les aldcrmen étaient ébranlés, ils suivraient le torrent, le shériiT Thomas Smith qui avait le commandement de douze cents miliciens se dévouerait avec eux au gré du comte. Tout allait bien. La nuit s était écoulée en mille soins. La matinée du dimanche s’annonçait à merveille. Les comtes de Southampton et de Rulland avec plus de cent gentilshommes remplissaient les cours de l’hôtel d’Esscx, dont les jardins s’étendaient jusqu'à la Tamise.
Le comte allait sortir en armes, lorsqu’on frappa à la grande porte. C’étaient lord Egcrton, garde du grand sceau, le comte de Worcester et sir William Knollys qui souhaitaient de parler à Essex. 11 fait aussitôt ouvrir le guichet au lieu de la grande porte, reçoit les lords de la reine, mais sans un seul de leurs officiers, excepté celui qui tenait le grand sceau devant lord Egcrton. Les visiteurs reconnaissent au milieu de cette foule de noblesse qui remplissait la première cour les comtes de Southampton et de Rutland, les lords Sands et Montcagle, sir Christophe Blount, sir Charles Davers et sir John Davis.