‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 153 sur 210 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

trient, les lords se retirèrent une heure dans la salle des délibérations, puis ils reprirent leur siège à l’audience. Un huissier les appela successivement par leurs noms. Chacun se leva tour à tour, fit un salut profond à, lord Buckhurst, leur président, et dit en exhaussant la main : « Coupable sur mon honneur! » Le président, après avoir recueilli les voix, s’adressa au comte d’Essex en ces termes: «Milord, vos pairs vous condamnent. » 11 en dit autant au comte de Southampton, puis il lut la sentence de mort. Essex déclara qu’il n’implorait pas sa grâce, mais qu’il ne la rejetait pas non plus, si elle était dans le cœur de la reine. Le comte de Southampton en appela sans nulle réserve à la clémence d’Élisabeth. Les deux captifs furent nobles et hardis sous cette sentence terrible, comme ils l’avaient été sous la mitraille. Essex n’était pas plus magnanime à Cadix. Lorsqu’on le ramena dans sa prison, le bourreau le précéda la hache haute sur l’épaule et tournée vers le comte par le tranchant. C’est là, c’est en prison, après son jugement, qu’ Essex subit l’épreuve la plus regrettable de sa vie. Lui, trop brave contre les épées, il ne le fut pas assez contre les arguments d’Ashton. Le cabinet souhaitait ardemment d’arracher à Essex, avec l’aveu de sa révolte, la confession de ses complices. Dove, doyen de Norwich, dévoué au gouvernement, ne réussit pas avec Essex dans cette tâche difficile. 11 fallait Ashton, Ashton qu’Essex vénérait comme l’homme de Dieu. 11 se laissa persuader de révéler ses trahisons et ses compagnons d’attentat. Essex avait des instincts généreux de héros et de saint, mais, s’il avait été un héros frivole, il fut un saint absurde, odieux' môme. Sous les fascinations dialectiques d’un cuistre en théologie, d’un sophiste biblique vendu à Robert Cecil, le chevaleresque Essex ne craignit pas de dénoncer. Il dénonça Henri Nevil, le lord Mountjoy, Culî son secrétaire, sir Christophe Blountson beau-père, et jusqu’au roi d’Écosse. 11 dénonça tous ceux qui l’avaient aidé et qu’il entraînait dans sa chute. Et à qui les dénonça-t-il? à ce pédant Ashton, en

histoire d’élisabeth d'Angleterre

présence de lord Egerton, le garde des sceaux, de lord Buckhurst, le grand trésorier, du comte de Noltingham, le lord amiral, et de Robert Cecil, ses implacables adversaires. 11 les embrassa, sollicitant le pardon de ces ennemis auxquels il livra les noms et les compromissions de ses amis. Indigne condescendance à un fourbe diabolique tel qu’Ashton ! Esscx croyait faire cet immense sacrifice de la considération, de l’honneur même à la conscience, tandis qu’il ne le faisait qu’à la superstilion. Sa vertu imbécile était le plus grand de ses crimes. En devenant puritain, il cessait d’être homme, puisqu’il en violait toutes les délicatesses et toutes les piétés!

Délivré des remords par l’action qui aurait dû mettre le comble à ses remords, Essex se résigna courageusement à l’échafaud. Çct échafaud fut dressé dans la cour funèbre de la Tour. Élisabeth avait signé le warrant de l’exécution. Ses fluctuations habituelles la troublèrent. Elle avait hésité pour le duc de Norfolk, elle avait hésité pour Marie Stuart ; à plus forte raison elle hésita pour Essex. Après avoir apposé son cachet tragique au warrant, elle l’abandonna à Robert Cecil, puis elle l’envoya reprendre par Édouard Cary, puis elle l'envoya rendre par lord Darcey, avec injonction de précipiter le supplice.

Le 25 février 1601, à huit heures du malin, Essex fut conduit de sa chambre à la chapelle de Saint Pierre. Il était entouré de trois théologiens, parmi lesquels Ashton conservait son ascendant sur le malheureux comte. Essex s’était vêtu de noir.

Il portait un manteau de velours, un pourpoint de satin et un chapeau de castor. Sa fraise et ses manchettes étaient fort simples. 11 se montra aussi modeste d’attitude que de parure. Sa présomption n’était plus. Après un service religieux, il gravit les degrés de l’échafaud, écouta ses théologiens, se frappa la poitrine avec contrition, échappant autant qu’il pouvait à la Tour par ses élans vers le monde futur, qui ne lui sauvait pas toutefois les affres de cet instant solennel

Page 1