‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 154 sur 210 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

et lugubre. « Le combat entre la chair et l’esprit fut si « violent, écrivit Robert Cecil, témoin de cette agonie, qu’il « eut besoin d’être aidé dans ses oraisons. » Son attention ayant été attirée par un trompette du roi de France qui était lit par hasard, il lui dit aussitôt : « Trompette, mon camarade, présente à ton maître Henri Quatrième mes derniers souvenirs et assure-le que je me sens ici le même cœur pour lui que lorsque je lui faisais service. • Par moments son agitation fut extrême. Quoiqu’il déplorât sa rébellion avec horreur, il espérait secrètement sa grâce, et la reine la lui aurait peut-être accordée s’il l’eût demandée. Cela est douteux néanmoins. A bout de souffrir, il se leva du parquet sur lequel il s’était agenouillé pour prier, et, s’avançant au bord de son échafaud, il salua avec courtoisie les gentilshommes qui étaient là au nombre d’un peu plus de cent. C’étaient presque tous des ennemis. 11 les reconnut et les regarda sans -, haine. 11 se recula ensuite, rejoignit ses chapelains, intercéda Dieu pour le salut de son âme, pour la prospérité de la reine, ôta son manteau, son chapeau, son pourpoint, s’agenouilla de nouveau et recommanda au bourreau de n’asséner la hache que lorsqu’il aurait le cou sur l’échancrure du billot, à la minute juste où il étendrait les bras. 11 fut fait selon son vœu.

Le bourreau s’y reprit à trois fois, tant les mouvements du comte furent convulsifs !

Raleigh assista au supplice du comte d’Essex. Il n’exprima pas la joie impie que ses ennemis lui imputèrent. 11 céda au contraire à un attendrissement bien naturel. 11 se dérobai la victime et aux spectateurs. Il se cacha, en quelque sorte, dans une chambre de l’arsenal d’où l’on pouvait tout apercevoir, et là, il versa des larmes, comme si l’avenir se fût déchiré devant lui et lui eût découvert son échafaud prochain dans l’échafaud de son émule de faveur, non de renommée, ni de talents.

Essex n’avait que trente-trois ans lorsqu’il expira. La nou-

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velle de son exécution fut racontée sans retard à Élisabeth. Quelles que fussent ses émotions contradictoires, il est probable que son triomphe de reine fut plus intense que sa douleur de femme. Elle fut très-politique. Elle feignit d’ignorer la connivence du roi d’ Écosse. Elle commua la peine de Southampton. Henri Nevil, qui n’avait pas décelé le complot, fut seulement destitué, de son ambassade en France et incarcéré. Lord Mountjoy, dont la conduite n’avait pas été nette et qui avait rétabli les affaires en Irlande, ne fut pas même réprimandé. Il n’v eut que quatre conspirateurs exclus de toute miséricorde: Christophe Blount, beau-père du comte, Charles Davers, ami de Southampton, Merrick, intendant, et Cuff, secrétaire d’Essex.

L’infortune vraie d’Essex, de ce conspirateur étourdi et intéressant, ce ne fut pas de commettre beaucoup de fautes, ce fut de commettre une bassesse suprême en dénonçant ses amis. Il ne fut courbé à cet opprobre que pour avoir consulté un docteur, quand il ne devait écouter que la voix intérieure de sa poitrine. Leçon terrible pour ceux qui ont recours à des hommes faillibles, au lieu d’interroger le Dieu infaillible de ce sanctuaire éternellement vibrant de la conscience!

La dénonciation, ce qui n’est pas la confession, voilà le crime moral d’Essex. Son tort de diplomate fut de ne pas comprendre que, si la vieille fille amoureuse pouvait être offensée, moquée, diminuée, contrainte, il y avait une limite à ne pas franchir, celle au delà de laquelle il ne trouverait plus que la reine, une reine plus âpre à la colère qu’à la tendresse, une reine impitoyable à venger les longues injures de la femme.

Esscx était de grande taille. Son maintien était libre, ses vêtements négligés. 1 1 tenait à se montrer sous l’apparence rude d’un capitaine. A une intelligence distinguée il joignait une imagination capricieuse. Sa libéralité était sans bornes. Après la gloire des armes, ce qu’il aimait le plus c’était l’encoura-

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