LIVRE X
gement aux lettres. Il était inépuisable en pensions, en récompenses et en bienfaits. Essex ne lésinait pas plus avec ses serviteurs qu’avec les savants auxquels il donnait des terres et distribuait ses largesses en prince du sang ou en roi. Les officiers de sa maison buvaient le meilleur xérès et ses pages la meilleure ale de l’Angleterre. Il ne concevait rien d’impossible. La faveur l’avait exalté à des hauteurs fabuleuses. Son esprit lui semblait jeter plus de splendeur et son corps plus d’ombre que l’esprit et le corps des autres hommes. Ashton y mit bon ordre, lorsque de cet archange tombé déjà il fit un puritain. On s’attendait à ce que le flambeau ne brillât pas longtemps, mais le coup de vent qui l’éteignit surprit par sa soudaineté et contrista par sa violence.
Le comte d’Essex n’était pas efféminé comme beaucoup de lords de son temps; il était môme plutôt austère. Il était fastueux sans être épicurien. 11 avait les profusions d’un trèsgrand seigneur et d’un Mécène. Son aspect était militaire. Son costume, excepté dans de rares circonstances, rappelait le champ de bataille ou la chasse mieux que la cour. 11 était très-cultivé. Son tempérament était religieux. 11 succéda à Leicester dans la direction des puritains, mais il était sincère et son prédécesseur n’était qu’un hypocrite.
Scs complaisances nécessaires pour la reine avaient des réactions de violence, d’emportement et de tyrannie qui exaspéraient à son tour Élisabeth. Leur commerce était une guerre domestique. La reine était toujours ramenée à Essex par un goût involontaire et irrésistible. La belle physionomie du comte, son grand front, son nez fin, ses yeux vifs, sa bouche brusque et fantasque lui plaisaient. Le regard mobile d’Essex projetait un rayon dans la vie attristée de la reine. Seulement les orages, les colères, les caprices rugissaient trop souvent entre eux. Comme femme, Élisabeth pardonna beaucoup ; mais lorsque des négligences, des insultes même, Essex passa aux séditions et voulut opprimer la reine, elle se redressa et de sa
main ridée fit signe au bourreau, à la façon de sa sœur Marie ou de son père Henri VIII. La hache était le dernier mot de l’amour ou de la haine dans cette famille des Tudors.
La lutte entre Élisabeth et Essex n’était pas égale. Élisabeth était une reine de raison d’État et d’histoire, Essex un homme d’irréflexion et de roman. Il se précipita au-devant du char d’Élisabeth, comme si ce char eût été de lumière, mais il était d’airain et le favori fut broyé sous les roues. Destinée funèbre de ces hommes légers qui ne se doutent pas de la férocité des choses humaines ! Déchus de la région des vanités, du pays des fantômes, ils sont le plus souvent châtiés par une mort tragique, pour n’avoir pas su la force des réalités qui écrasent de leur poids les caractères chimériques. La grande action est réservée à bien peu. Avant de s’y précipiter, il est indispensable de sonder son cœur. La témérité vient presque toujours de l’ignorance.
L’ennemi le plus grandiose d’Essex fut Walter Ralcigh, et le plus illustre des ingrats qui renièrent le favori déchu est François Bacon.
Raleigh avait été l’adversaire d’Essex jusqu’à la mort, et l’aversion entre eux était réciproque. Il y a donc peu à reprocher sur ce point à un rival de tous les temps, que l’échafaud d’ailleurs désarma et toucha. Mais comment ne pas flétrir Bacon, lui qui se joignit en qualité d’avocat extraordinaire à sir Édouard Coke pour accabler Essex son ami, son bienfaiteur? Il fit plus après le supplice: tandis que la tête du favori était exposée à la grille de la Tour, Bacon ne se refusa pas à justifier la conduite de la reine et l’exécution du comte. Il composa un mémoire sous les yeux d’Élisabeth, et il l’intitula : Exposé des trahisons et manœuvres coupables conçues cl pratiquées par llobcrt, dernier comte d’Essex.
« Jamais secrétaire, dit Bacon, ne fut tenu de se confor- « mer plus strictement pour la pensée et pour l’expression à « la volonté de celui sous la dictée duquel il écrivit, que je ne