‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 157 sur 210 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Après Pacclamation de Saint-Cloud, qui le fit roi, Henri IV continua de courir sa fortune, combattant, négociant, arrachant par lambeaux ses États aux Espagnols et sa souveraineté aux seigneurs, qui s’eflorçaient de la partager avec lui. Cette prétention ambitieuse et féodale de l’aristocratie contre la royauté était la plus grande préoccupation de Henri IV. La question flagrante était d’ètre ou de n’être pas. Car si les seigneurs l’emportaient et s’établissaient suzerains, il n’y aurait plus un roi ni une France, mais cent rois et cent Frances. En d’autres termes, il n’y aurait plus de gouverne nement, et c’en était fait soit de la monarchie, soit de la patrie.

Henri IV essaya laborieusement, tout en chassant l’Espagnol, de dompter les lieutenants qui l’aidaient il conquérir son trône. Il consentait à les aimer, à les honorer, à les enrichir, mais il était résolu à garder le sceptre entier et à ne pas le diviser, le morceler, le partager avec ses compagnons de gloire. Élisabeth l’encourageait dans cette voie. « Notre souve- « raineté, lui écrivait-elle, descend directement de Dieu. Ceux « de notre qualité doivent châtier sans rémission tout attentat « contre nous, puisque c’est un attentat contre Dieu même, par « qui nous sommes. »

Henri écoutait Élisabeth comme l’oracle du pouvoir. Il avait pour elle, pour son esprit, pour son bon sens, une admiration singulière. C’est qu’à scs yeux ce n’était pas une femme, c’était une reine. Elle avait tous les secrets de l’empire, et lui, qui avait à fonder sa dynastie, implorait ces secrets. Il savait bien que, hors des dissentiments de leur politique, Élisabeth faisait des vœux pour le roi de France contre les pairs et les * vassaux tumultueux qui compromettaient le trône.

La souveraineté est au fond la théorie fixe d’Élisabeth et de Henri IV. Élisabeth immole à cette théorie impitoyable ce qu’elle hait et ce qu’elle aime le plus au monde : Marie Stuart et le comte d’Essex. Henri défendra son droit avec moins

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de cruauté, mais il ne faudra pas donner un exemple trop éclatant d’insurrection et de trahison. La souveraineté royale n’est pas encore assez dégagée des rivalités féodales pour leur pardonner. Malheur à Biron, le conspirateur avec le comte de Fuentés et le duc de Savoie au dehors, avec d’Épernon et Bouillon au dedans, si Biron persiste à ne pas avouer son attentat ! Car la souveraineté est menacée. Ce n’est pas seulement l’étranger qui violera et mutilera le territoire ; c’est une cohue insolente de ducs et pairs qui voudront chacun faire d’une province une vassale, et du roi leur pareil. Plutôt mourir ou tuer, — tuer surtout, — que d’abdiquer.

Cette théorie, légitime dans ses limites, est l’obsession d’Élisabeth et de Henri IV k tous les instants du jour et de la nuit.

Élisabeth avait bien transformé sa cour en bergerie. Elle avait quitté l’Olympe pour la terre et cessé d’être déesse, tantôt Vénus, tantôt Junon, tantôt Pallas, ou simplement la reine Élisabeth, pour devenir une nymphe des eaux, des bois ou des champs. Ses pages étaient des sylvains ou des tritons, ses hommes d’État des pâtres, ou des faunes, ou des immortels. Leicesteravaitporté la houlette, Hatton le caducée, Walsingham la musette ; Raleigh avait figuré le dieu Pan. Théocrite et Virgile étaient les initiateurs de Windsor, de Richmond, de Hampton-Court et de Greenwich. — Eh bien ! en pleine pastorale, Élisabeth, moins poète que Marie Stuart, bien que poète aussi, oubliant son rôle champêtre et son personnage d’idylle, s’était écriée d’un accent terrible dans un sonnet : « Mon glaive s’est longtemps reposé ; mais sous la rouille il a conservé son tranchant. Qu’un séditieux se présente, et il l’éprouvera, et, quel qu’il soit, je lui abattrai la tête. » On le sent, même à travers les jeux mythologiques de cette étrange cour, la reine reparaissait avec son respect pour la souveraineté, — et il n’y avait plus de Parnasse ni d’IIélicon, il n’y avait que la Tour de Londres.

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