LIVRE X
Pour Henri 1Y, il n’y eut plus que la Bastille. Soumis aux mêmes nécessités*qu’Élisabeth, il envoya le maréchal de Biron à sa prison d’État, le fît juger et décapiter. Il n’avait pu le fléchir, ni par Élisabeth, ni par le maréchal de la Force, ni par lui-même. Jamais il ne s’était vu d’exemple d’un pareil endurcissement et d’un pareil aveuglement.
Le comte d’Essex nous a inévitablement conduit au maréchal de Biron, qui fut pris aussi aux mirages de son ambition. En recevant la nouvelle de l’échafaud de la Bastille, qui lui retraçait un autre échafaud, Élisabeth s’écria : « Le maréchal n’a pas su profiter de la leçon que je lui avais préparée lors de son ambassade, quand je l’envoyai à la Tour pour y contempler la tête d’Essex. »
La reine fut très-partiale pour Henri IV. Elle ne se bonia pas à une première explosion de blâme sur le maréchal de Biron, elle y insista souvent, se prononçant de plus en plus avec des objurgations croissantes contre cet Essex français qui, lui aussi, avait attenté à la souveraineté. Les courtisans s’étonnèrent un peu de l’attention passionnée qu’Elisabcth donnait à un conspirateur étranger, quand les affaires d’Irlande l’avaient jusque-là. entièrement absorbée.
Ces affaires étaient bien conduites par lord Mountjoy ; mais il lui fallait de l’argent. La reine, sous cette nécessité impérieuse, assembla son dernier parlement (octobre 1G01). Elle ouvrit la session à Westminster avec une magnificence merveilleuse. La suite de la reine était nombreuse et splendide, ses chevaux caparaçonnés de velours et d’or, son carrosse écrasé d’ornements. Elle-même, Elisabeth, qui voulait cacher scs ravages personnels sous les pompes royales, avait accumulé tous les luxes dans sa parure. Cette parure éclatante était si lourde que la reine, d'ailleurs très-affaibiie , en était accablée. Sans le secours des lords, qui la soutinrent et qui allèrent jusqu’à la porter, elle n’aurait jamais enduré les fatigues de cette journée. A force de volonté et d’appui respectueux,
histoire d’élisabeth d'angleterre
elle joua bien encore cette fois, quoique à la sueur de son front, son rôle officiel.
Les subsides demandés ne furent point refusés par les communes ; mais elles se plaignirent amèrement des monopoles avec lesquels la reine récompensait ses favoris, sans s’imposer à elle-même aucun sacrifice. Ces monopoles, qui attribuaient à un courtisan le droit exclusif de vendre certaines marchandises, enrichissaient un privilégié et ruinaient par un surcroît de prix les consommateurs. Élisabeth le comprit, et, tout en maintenant théoriquement sa prérogative, elle déféra de bonne grâce à l’opinion publique. Elle abolit la plupart des monopoles, et ceux qu’elle n’abolit pas elle les livra aux tribunaux, qui devinrent juges de leur légitimité. Cette décision de la reine avait été spontanée en quelque sorte, puisqu’elle précéda l’adresse que les communes méditaient sur cette grave question. Il est bien vrai qu’Élisabeth eût mieux aimé ne pas révoquer les monopoles; mais ce qui toucha le parlement dans cette circonstance, ce fut précisément que la reine immolât son goût à son devoir. Les communes députèrent quatre-vingts commissaires pour féliciter leur grande reine avec effusion. Élisabeth futen cette difficile conjoncture admirable de bon sens, — je dirai même de génie politique. Elle s’éleva par la magnanimité de ses concessions à une hauteur que n’atteindront jamais par leurs obstinations les rois absolus.
Elle répondit aux commissaires des communes :
« Mes chers amis,
« Je vous dois de grandes louanges, et un remercîmenl « singulier, pour l’affection que vous m’avez témoignée, en « me prouvant l’erreur dans laquelle j’étais, non pas volon- « tairement, mais par ignorance. Cette erreur serait tournée « à ma honte, quoique imméritée, puisqu’il n’y a rien qui me « tienne au cœur à l’égal de l’amour et de l’estime de mes su-