‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 159 sur 210 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

« jets, si vous n’aviez pris soin de me faire connaître les har- « pies qui m’ont arraché ces faveurs. J’aimerais mieux perdre « l’usage de mes mains, que de les employer à signer des « privilèges préjudiciables à mon peuple. Je ne suis pas assez « éblouie par l’éclat de la majesté royale pour croire que je

• suis au-dessus de la justice. Les souverains qui ignorent « l’art de régner peuvent bien être abusés par le glorieux « titre de roi, de même que les malades par la feuille d’or « qui couvre les pilules qu’on leur donne : mais je ne suis pas « de ce nombre. Je sais que les États doivent être régis, non « au profil des princes, mais à l’avantage des peuples ; et qu’il « y a un juge suprême, auquel il faut que les souverains « rendent compte. Je me trouve très-heureuse d’avoir gou- « verné jusqu’ici sur de tels principes, et d’avoir des sujets « pour lesquels je quitterais volontiers mon trône et ma vie « même, si cela pouvait leur être utile. Je vous prie donc de

• ne pas m'imputer des fautes que d’autres ont faites en sur- « prenant ma religion. Que le témoignage d’une droite con- « science me serve d’excuse envers vous ! Vous savez assez, « n’est-ce pas? que les ministres des princes sont souvent plus

• attentifs à leur propre bien qu’à celui de l’État; qu’ils « cachent la vérité; et que les souverains, ayant tant d’af- « faires sur les bras, ne peuvent pas voir tout par eux- « mêmes. »

Cette allocution d’Élisabeth fut applaudie avec enthousiasme. La reine, par la grandeur de ses sentiments et par la supériorité de son intelligence, eut une double habileté. Elle rehaussa encore sa considération morale et elle s’assura de puissantes ressources financières. Les communes, en effet, dans leur émotion, votèrent le plus fort subside de tout le règne. Jamais elles ne s’étaient montrées aussi généreuses.

La reine expédia des fonds et des soldats en Irlande, où les Espagnols avaient débarqué six mille hommes, sous le com-

histoire d’élisabeth d’Angleterre

mandement supérieur du général d’Aguilar. Philippe 111 essayait de soulever Érin contre l’Angleterre, comme Élisabeth soulevait les Pays-Bas contre l’Escurial. D’Aguilar s’était emparé de la ville de Kinsalc et avait appelé à l’insurrection les Irlandais. Lord Mountjoy s’était joint à Carew, président de Munster, et assiégeait les Espagnols dans leurs lignes de Kinsale, lorsque Tyrone, avec cinq mille indigènes, vint lui présenter la bataille. Mountjoy l’accepta et mit en pleine déroute les Irlandais, qui perdirent douze cents des leurs dans celte rencontre. D’Aguilar eut recours alors h une capitulation. Il livra à lord Mountjoy Kinsale et ses forts (1602), content de regagner avec ses Castillans le port de la Corogne.

Lord Mountjoy se retourna contre Tyrone, soumit tous les districts de Munster et accula dans le nord de l’îlc le chef irlandais. Lui, traqué mais non dompté, proposa de se rendre à des conditions honorables. Élisabeth, à qui lord Mountjoy en référa, dédaignant de traiter avec un sujet, voulait l’avoir à discrétion. Elle se résigna pourtant à ne pas dépouiller de son titre et de ses biens le comte de Tyrone. Elle condescendit à. cette humiliation (1603) sur les observations et les ruses de Robert Cecil qui, dans la prévoyance de Pavénement du roi d’Écosse au trône d’Angleterre, désirait une Grande-Bretagne pacifiée et tranquille.

Depuis la mort du comte d’Essex, la reine était plus sombre. Non qu’elle se repentit d’avoir livré au bourreau ce séditieux : elle ne perdit pas une occasion d’exprimer qu’elle avait accompli la plus sainte de ses obligations. Essex l’avait bravée, irri— , tée, insultée. 11 avait tenté de lui enlever la couronne. Le droit d’Élisabeth était de le tuer, et son droit mèmè elle l’avait exercé comme un devoir. Seulement, le comte décapité, quel vide se creusa-t-il dans sa vie? quel charme disparut-il dans ses habitudes? Elle ne le dit pas, mais il est permis de croire qu’une grande mélancolie s’ajouta chez la reine à toutes les mélancolies de la maladie et de la vieillesse.

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