LIVRE X
Le deuil d’Essex était certainement dans un pli du cœur. Ce deuil put avoir été plus lugubre après la confession de la comtesse de Nottingham (janvier 1603), si toutefois cette confession eut lieu. La comtesse était la parente d’Essex et la plus intime amie de la reine. Selon la tradition, la reine ne demandait qu’une supplication d’Essex pour l’absoudre. Autrefois elle lui avait donné un anneau avec la promesse que, lorsqu’il le lui enverrait, quel que fût le crime, elle l’oublierait pour ne se souvenir que de la tendresse. 11 paraît que le condamné remit l’anneau à la comtesse de Nottingham, dont le mari était l’ennemi à outrance d’Essex. Le lord amiral comte de Nottingham détermina sa femme à, garder l’anneau. Circonstance bien tragique! car Élisabeth, exaspérée de l’opiniâtre endurcissement d’Essex, laissa un libre cours â la justice, et le comte d’Essex monta sur l’échafaud avec la conviction que la reine avait manqué à sa parole dans l’implacabilité d’un ressentiment féroce. Or la comtesse de Nottingham, à l’agonie, essaya d’adoucir ses angoisses en les déposant dans le sein de la reine. Élisabeth se hâta vers le chevet de la mourante à son premier appel, ne sachant ce qu’elle avait à lui confier. Elle écouta cette révélation avec horreur, le visage pâle et dans un silence farouche. Puis elle le rompit tout à coup, ce silence terrible, par une explosion inexorable, lorsque la comtesse lui eût dit : « Madame, je vais mourir, pardonnez-moi. — Non, s’écria Élisabeth d’un accent profond, non ; que Dieu vous pardonne, mais moi, je ne vous pardonne pas ! » Et elle disparut avec une majesté sinistre. Ni sir John Harrington , ni sir Robert Cary, ni les médecins d’Élisabeth n’ont raconté cette anecdote. Elle se rattache cependant aux premiers mois du règne de Jacques, et c’est une légende qui est peut-être de l’histoire.
Quoi qu’il en soit, le désenchantement avait pénétré Élisabeth depuis longtemps. Écoutons les contemporains. Le 9 octobre 1601, sir John Harrington, un filleul de la reine,
histoire d’Élisabeth d'anoleterre
son familier, son amuseur d’autrefois, écrit à son ami sir Hugues Portman :
• Il y a six semaines que j’ai quitté mes bœufs et mes mou- « tons, et que je me suis hasardé à aller à la cour. C’est un mauvais moment pour voir la reine ; et l’horizon est mena- « çant. En vérité, je craignais Sa Majesté plus que le rebelle « Tyrone, et j’aurais voulu n’avoir jamais reçu de milord « d’Essex l’ordre de la chevalerie. L’extérieur de la reine « n’est plus du tout ce qu’il était ; elle n’aime plus à se parer, « et toutes ces crises de guerre lui sont fatales. Elle dédaigne « tous les mets recherchés dont sa table est couverte, et elle « ne mange souvent qu’un petit pain de fleur de farine et « un peu de potage à la chicorée. Toutes les nouvelles qu’on « lui apporte de la ville semblent la troubler, et elle traite « toutes ses dames avec humeur. Voici quelles furent les « paroles dures dont elle chargea lord Buckhurst pour moi, « lorsqu’elle apprit mon arrivée : « Allez dire à mon filleul, « h ce garçon si joyeux, de retourner chez lui ; le temps de <• la folie et même de l’allégresse est passé ici. » Ces paroles ne me plurent pas plus que ne lui avait plu ma chevalerie ;
< aussi je repris mes bottes et retournai à ma charrue par le « mauvais temps. Ce qu’il y a de certain, c’est que ces com- « plots et ces événements derniers ont fait disparaître toute « la douceur de .Sa Majesté. Je ne quitterai plus mon pauvre « château de kcl.ston, de peur de trouver pis partout où ■ j’irais. Désormais je mangerai des lapins d’Aldborne, du « poisson de l’homme de Curry-rival, ainsi que vous me le « recommandez, des perdrix, des lièvres, — et de la venai- « son quand je le pourrai. J’abandonne les affaires sérieuses « à ceux qui les aiment mieux que moi. La face des choses « est trop mauvaise. Tout est dans un tel désordre, que « Sa Majesté n’a changé de toilette qu’une fois depuis plu- « sieurs jours. Elle jure fréquemment en parlant de ceux qui