‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 161 sur 210 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

» causent ses inquiétudes, et tous ceux qui l’entourent se res- « sentent de ses boutades, principalement la douce lady « Arundel, cette Vénus plus que belle. »

Du mois d’octobre 1601 au mois d’octobre 1602, la reine s’était affaisée de plus en plus. Malgré sa résolution de ne pas s’éloigner de son château de Kelston, sir John Harrington était revenu à la cour. 11 écrivait à sa femme, le 28 décembre 1602 :

« Notre chère reine, ma royale marraine, celle eulùi.qui « est la mère de l’Etat, porte maintenant des marques de « l’âge et de l’infirmité humaine. Ces progrès funestes sont » trop rapides, si nous considérons tout ce que nous perdrons « de bien par sa mort. Je vois des gens ici beaucoup moins « occupés de ce qu’ils vont perdre que de qu’ils auront en- « suite. Quant à moi, je ne puis effacer de ma mémoire le « souvenir des bontés que notre souveraine eut à mon égard, « je puis dire même avant ma naissance. Son affection pour « ma mère, sa générosité pour mon père, à qui elle rendit « une fortune que, hélas ! j’ai bien endommagée ; ses soins, sa « surveillance pour ma jeunesse ; son indulgence pour mon « franc-parler, son admiration pour mon faible talent en « poésie, que je dois aux recommandations qu’elle me fit de

* le cultiver; tous ces motifs ont enraciné dans mon cœur « un tel amour pour elle, pour ses royales vertus, que la re- « garder d’un œil sec, et songer sans attendrissement à sa « situation actuelle, serait ternir la source pure autant que » sacrée de la reconnaissance. Au bout de quelques jours, je « reçus l’ordre de me présenter devant elle. Je bénis cet « heureux moment; mais je la trouvai dans l’état le plus « pitoyable. Elle dit à l'archevêque (Whitegift) qui était pré-

* sent de me demander si j’avais vu Tyrone. Je répondis en « m’inclinant que je l’avais vu avec le lord-député (Essex).

« Son regard alors prit l'expression de la colère, et toute sa « contenance changea subitement : « En effet, je me sou- « viens, dit-elle, que vous êtes un de ceux qui ont vu cet « homme dans un certain lieu... » Elle s’arrêta subitement, « et une larme tomba de ses yeux sur son sein... Ce spectacle « m’émut vivement; les événements d’Irlande se retracèrent ■ à mon esprit; et je suis sur qu’en ce moment elle pensait « ainsi que moi à celui qui n’est plus là (le comte d’Essex. »

Harrington nous retrace ainsi Élisabeth aux environs de Noël, en 1002. Rien de plus vrai, de plus exact que ces renseignements tout vibrants de douleur : ils sont d’ailleurs confirmés de partout. A cette lugubre date, Élisabeth se sentait diminuer et tarir; elle dissimulait de son mieux, elle luttait, elle rusait avec le temps. Ne pouvant plus marcher, elle essayait de danser; ne pouvant plus parler, elle essayait de chanter. Elle jouait encore de l’épinctte. Elle voyageait toujours dans les comtés, traversait Londres soit en carrosse, soit en barge. Elle ne renonçait pas aux fêtes, où le sourire commencé sur ses lèvres se terminait, à l’étonnement des courtisans, par un soupir de sa poitrine. C’est que la nature, malgré la volonté, était la plus forte. La mort envahit Élisabeth par degrés; à chaque assaut elle laissait une trace. La reine s’attristait, s’enténébrait de plus en plus. Sa popularité, depuis le supplice d’Essex, s’était évanouie. Sa santé s’altérait. Elle devinait ses lords , qui correspondaient avec le roi d’Écosse, et qui, dans leurs génuflexions à la reine, ne songeaient qu’à saluer bientôt, par delà le sépulcre d’Élisabeth, le fils de Marie Stuart. Robert Cccil lui-même, sous un triple voile, avait d’avance déserté la vieille reine pour le jeune roi, son successeur. Élisabeth éprouvait les stérilités de l’abandon. Son estomac ne digérait plus, quoique sa sobriété fût extrême. Elle avait pris les miroirs en horreur. Elle en brisa quelquesuns. Elle était nerveuse, impatiente, taciturne, facilement

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