‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 162 sur 210 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

furieuse. Elle réprimandait et battait parfois jusqu’à scs filles d’honneur. Elle parut, jusqu’aux derniers mois de sa vie, insatiable d’adulations et de présents ; toutefois les adulations étaient des mensonges, les présents dès ironies. Qu’avait-elle à faire désormais de ses innombrables écrins, de ses trois mille robes? Avant la tombe, le dégoût ne l’avait-il pas déjà saisie dans son royaume sans soleil, où les fruits ne mûrissent pas, et où les vignes de houblon, au lieu de vin généreux, distillent la bière, ce breuvage dont les pétillements égayent la jeunesse seule, mais dont la lie verse à la vieillesse une amertume de plus ?

Chose singulière! dans cette extrême décroissance, Élisabeth tenait sa cour, chassait languissamment à travers ses parcs, montait à cheval, et cela au milieu de l’hiver, des neiges, des frimas. Au mois de janvier 1603, elle fit un voyage à Chelsea et revint plus malade à Richmond. La décadence devenait rapide. En mars, le fils de lord Hunsdon, Robert Cary, gouverneur de Berwick, accourut au palais, où s’éteignait stoïquement Élisabeth.

« J’appris en arrivant à la cour, dit-il, que la reine était t très-indisposée. Elle gardait son appartement, et personne « ne la voyait. Cependant, lorsqu’elle sut que j’étais ici, elle « m’envoya chercher. Je la trouvai dans une chambre retirée, « assise à terre sur des coussins. Elle m’appela à elle; je « baisai sa main et lui dis que mon plus grand bonheur serait « de la voir heureuse et en parfaite santé. Elle prit alors ma • droite, qu’elle pressa fortement : « Non, Robin, non, me « dit-elle, je ne suis pas bien! » Puis elle entra dans des « détails sur son indisposition et sur la tristesse qui accablait « son cœur depuis dix ou douze jours. Pendant qu’elle parla,

« elle ne cessa de pousser de profonds soupirs. J’en fus peiné « excessivement, car, depuis que je la connais, je ne l’ai « jamais entendue soupirer qu’à la mort de la reine d’Écosse.

« Dès cet entretien, elle alla de plus mal en plus mal. Elle

« resta sur ses coussins quatre jours et quatre nuits de suite.

« Personne autour d’elle ne put la déterminer à prendre « quelque nourriture et à se mettre au lit. On envoya cher- « cher milond amiral, qui depuis la mort de sa femme s’était « absenté de la cour ; et, moitié par douceur, moitié par force,

■ il obtint qu’on la portât dans son lit. Mais elle refusa obs- « tinément tous les remèdes; il n’y eut plus d’espoir de la « sauver.

* Le mercredi 23 mars, elle perdit la parole. Dans l’après- « midi elle annonça, par signe, qu’elle voulait qu’on fit venir « son conseil. Lorsqu’il fut en sa présence, le roi d’Écosse « ayant été nommé, elle posa sa main sur sa tête et fit « entendre par là aux membres assemblés qu’il était celui « qu’elle reconnaissait pour son successeur.

« Vers six heures du soir elle demanda, par signe encore,

« l’archevêque Whitcgift et ses chapelains ordinaires. J’entrai « avec eux et me mis à genoux, fondant en larmes à la vue « de ce triste spectacle. Sa Majesté était placée sur son séant, « une main dans son lit et l’autre dehors. L’évêque, age- « nouillé près d’elle, l’interrogea d’abord sur sa croyance, t Elle répondit ponctuellement à toutes ses questions, en « élevant ses yeux vers le ciel, comme vers l’espérance et la « consolation de tout fidèle. Après que l’évêque eut prié • pendant longtemps, les genoux du vieillard se fatiguant, « il donna à la reine sa bénédiction, et parut vouloir se lever « et prendre congé d’elle. La reine fit un signe de la main. « Ma sœur, lady Scrope, qui savait la comprendre, dit à « l'archevêque que Sa Majesté désirait qu’il priât encore « pour elle. Il obéit, et pria pendant une demi-heure de « plus; puis, se levant de nouveau, il se disposa à s’éloi- « gner; mais elle le retint une seconde fois, et lui fit signe de « continuer toujours. Il pria pendant une autre derpi-heure, « adressant à Dieu des vœux si fervents, que la reine en « ressentit devant nous tous un heureux et constant effet.

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