LIVRE X
« 11 était tard alors : chacun se dispersa, et bientôt il ne « resta plus près d’Élisabeth que ses femmes. Je ne la revis * plus. »
Essex lui-même par une résurrection ne l’eût pas ranimée. Elle avait trop senti. Elle avait tué le duc de Norfolk, la reine Marie Stuart, le comte d’ Essex, elle avait vu mourir Leicester, Hatton, lord Burleigh, sans compter Philippe Sidney Drake et lord Hunsdon. Il ne lui restait guère que lora Mountjoy et Raleigh; encore ils n’étaient pas sûrs. Robert Cecil la désertait en secret. Elle ne se souciait plus de rien. Les organes du plaisir, de l’ambition, de l’amour-propre étaient usés en elle. Elle était blasée sur tout, sur l’existence, sur la couronne. Elle était lasse de vivra et même lasse de régner. Elle n’avait plus qu’à échanger toutes ses résidences royales contre sa dernière résidence : l’abbaye de Westminster.
Le 24 mars, à trois heures du matin, elle expira tranquillement dans cette chambre privée, sorte de sanctuaire, où elle n’admettait guère que la marquise de Winchester, lady Warwick et lady Scrope, où Leicester, Halton, Essex, lord Burleigh, le comte de Nottingham, Raleigh et Rohert Cecil avaient passé. Celui qu’elle y désira le dernier, non plus comme une ivresse ou comme un délassement, mais comme une consolation infinie, ce fut le primat de Cantorbéry, l’archevêque Whitegift. 11 y avait entre eux des affinités mystérieuses et une électricité toute-puissante. Leur affection tendre et inaltérable ne s’était pas démentie une minute. Élisabeth vénéra tant Whitegift qu’elle reçut de lui aux heures suprêmes un allégement au trépas, et Whitegift aima tant Élisabeth qu’il mourut de sa mort. Son affliction le tua.
Le même jour, Jacques VI fut proclamé roi d’Angleterre. Il avait deux droits : le droit du sang et l’élection d’Élisabeth. Elle avait dit : « Qui pourrait me succéder, si ce n’est un roi, et qui serait mon héritier, si ce n’est le roi d’Écosse, mon plus proche parent? »
344 histoire d’élisabeth d’angleterke
L’oracle avait parlé.
Élisabeth vécut soixante-dix ans ; elle en régna quarantequatre.
Je n’ai rien à retracter de ce que j’ai exprimé sur cette princesse. Certes, elle attenta trop à la conscience et à. la vie humaine, mais elle fonda l’autorité, le protestantisme, la marine, les colonies, et elle fit de son île une Carthage colossale. Elle écarta la guerre du sol de la Grande-Bretagne en la déchaînant sur l’ Écosse, sur la France, sur l’Espagne, en la soutenant dans les Pays-Bas. Elle dispersa et brûla des flottes redoutables. Elle retint Farnèse dans les Flandres et chassa V Armada de la Manche aux colonnes d’Hercule. Elle vainquit diplomatiquement et militairement Philippe II, Catherine de Médicis, les Valois et les papes. Elle concourut à enfanter les Bourbons. Elle déjoua le clergé catholique et les jésuites, ménagea les finances, et consolida le parlement, ce forum féodal mais libéral de son île superbe. Elle subordonna ses favoris à ses ministres, ses ministres à elle-même et elle-même à l’État.
Si ses actes ne la dévoilaient, ce qui achèverait de la faire connaître, c’est un portrait d’elle par William Rogers, un graveur éminent, un maître du burin pour qui Élisabeth daigna poser.
La reine avait plus de cinquante ans. Sa tête est ferme sous la couronne. Elle jouit de la plénitude du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Elle est parée comme la châsse de saint Thomas de Cantorbéry. Elle est toute entrelacée de perles et de fleurs de lis qui signifient soit sa virginité, soit sa domination sur la France. Son aspect est royal et sacerdotal îv la fois.
Elle est revêtue de son costume de cérémonie. Soie, velours, pierreries forment un entassement monumental. Pardessus la robe dégagée au sein, une cape dont on n’aperçoit que les bords couvre les épaules et s’élève au-dessus de la fraise d’une envergure immense. La reine, emprisonnée dans