LIVRE X
ces colifichets magnifiques, s’y complaît. Elle porte le globe de la main gauche, le sceptre de la main droite, et ces deux mains sont très-belles.
Tout a obéi à cette femme, depuis des années et des années. Elle a dominé la théologie, la politique. Elle a rédigé un code d'amour à l’usage de ses favoris, qu’elle a effrayés de ses colères, qu’elle a torturés de ses caresses. Tout a été esclave autour d’elle, tout excepté le temps. Le temps a été son sculpteur et son peintre. Il a fait et défait ce visage. Il l’a creusé de plis et y a marqué la trace des passions.
La figure est osseuse. Partout des angles. Des joues maigres, une charpente terrible. Le menton est d’airain, sans affaissement et sans palpitation. La bouche est insatiable. Les yeux s’enfoncent sous des arcades sans sourcils et dans des orbites mystérieux. Le front seul est beau, plus beau même que les mains. Il est admirable en hauteur et en largeur; il s’élève et s’étend. 11 pense et il règne. De délicates veines le sillonnent, des veines où courent les idées, où monte l’intelligence.
Cette estampe, très-rare, est un chef-d’œuvre. Élisabeth, à tout prendre, y est sinistre. L’ennui y perce sous l’orgueil. Est-ce une reine? est-ce une Parque? C’est l’une et l’autre : une Parque coiffée du diadème d’une reine, un visage altier, réfléchi, imposant, qui vous défie de l’oublier.
Comment l’oublierait-on, en effet, cette grande princesse qui tient de la tragédie par ses instincts, de la comédie par ses ridicules, mais dont le règne est l’épopée du bon sens sur le trône. Son génie fut de gouverner. Elle gouverna son île, cette reine, mieux qu’aucun roi d’Angleterre. Violente de loin en loin par fatalité de Tudor, elle se calmait ensuite et redevenait prudente, docile aux conseils, dévouée h une sagesse persévérante. Aussi les lettres, les sciences, la richesse prirent-elles l’essor à l’ombre de son administration ! Quand Elisabeth saisit le sceptre, l’Angleterre était une nation de
histoire d’élisabeth d’angleterre
second rang ; quand Élisabeth le déposa, l’Angleterre comptai^ parmi les premières puissances de l’Europe. Pour résumer la gloire d’Élisabeth, il suffit donc d’un mot : son règne fut l’avénement de l’Angleterre dans le monde 1
SIIAKSPEÀRE, RALEIGII, BACON
(SUITE DE L'ilISTOIKE D’iSlISABETH )