LIVRE ONZIÈME
Élisabeth ne meurt tout à fait qu’avec Shakspeare, Raleigh et Bacon. — Ces grands hommes la continuent. — Shakspeare à Slratford pour toujours.
— Il habite sa maison de Newplace. — Habitudes paisibles de la famille.
— Suzanne. — Promenades. — Château et parc de Charlccot. — Quelle fut la foi de Shakspeare. — Conjectures. — Montaigne. — Plutarque. — L’Arioste. — Le Tasse. — Exemplaire de Michel Montaigne [>ossédé par Shakspeare. — Mort de Shakspeare. — Scs descendants. — Ses œuvres.
— La maison de Newplace abattue. — La maison natale subsiste seule.
— Cette maison. — L'église de Slratford. — Tombe de Shakspeare. — Son inscription funéraire. — Walter Raleigh condamne à mort comme conspirateur. — Sa grande vie. — Explore l’Amérique. — Entraîne l'Angleterre. — El Dorado. — Une lettre à sa femme Élisabeth Trockmorton.
— Douze ans de captivité à la Tour. — Expédition dernière. — Retour.
— Procès. — Ancienne sentence confirmée. — Jacques I". — Le comte de Gondomar. — Le chancelier Bacon. — Vers sur le hibou et sur l’immortalité. — Magnanimité de Raleigh. — Il tombe en héros et en déiste.
— Sa tête conservée par sa veuve dans un coffre de santal.
Élisabeth n’est plus, et toutefois elle vit encore dans ses trois sujets les plus illustres : William Shakspeare, un Eschyle et plus qu’un Eschyle; Walter Raleigh, le Jason de l’Atlantique; François Bacon, le Platon du seizième siècle. Jusqu’à ce que le dernier de ces grands hommes soit couché dans le sépulcre, je n’ai pas le droit de quitter la plume. Mon devoir est d’achever ces figures immortelles, et c’est plus que mon devoir, c’est mon goût irrésistible. Alors seulement Élisabeth sera finie dans son entier développement.
Shakspeare, si extraordinaire déjà sous Élisabeth, n’eut pourtant qu’après elle son efflorescence la plus merveilleuse. Le Roi Lear, Macbeth, Jules César, Antoine et Cléopâtre,
histoire d’élisabeth d'Angleterre
Coriolan, éclatèrent depuis l’année 1605. Les Sonnets furent imprimés en 1609; en 1614, Othello et la Tempête firent explosion, et, cette même année, Shakspeare s’établit à Stratford, dans sa maison de Newplace, au milieu du hameau natal et des campagnes paternelles. Il s’était affranchi, après avoir lentement préparé sa retraite. Comment les biographes s’en étonnent-ils?
Shakspeare avait eu beaucoup de maîtresses durant les trente années qu’il avait passées à Londres. Il se dégagea avec elles comme avec l’hôtesse de la Couronne, à Oxford, où il s’arrêtait plusieurs jours, chaque fois qu’il allait de Londres à Stratford, ou qu’il retournait de Stratford à Londres.
Ces voyages avaient été fréquents.
Shakspeare avait acquis sa maison de Newplace. Il l’avait meublée peu à peu et disposée à souhait. Il avait complété cette demeure par l’adjonction de plusieurs fermes dont la réunion formait un beau domaine. Ce n’était pas la richesse, mais c’était une large aisance, aurca mcdiocritas. Ces précautions prises avec la fortune, un jour, en 1614, Shakspeare qhitta Londres après trente années de luttes et de triomphes. II revint s’installer à Stratford. Sa femme était restée une demi-paysanne. Leur fils, qui annonçait beaucoup d’intelligence, était mort ù douze ans. Leur fille cadette Judith s’était mariée à un marchand de vin et ne savait ni lire ni écrire. Sa signature, dont j’ai vu deux essais, consistait en une croix tracée d’une main pesante, à. la façon d’une villageoise. Shakspeare était bien dédommagé de cette vulgarité par la distinction de sa fille aînée, Suzanne, qui avait épousé M. Hall, homme de beaucoup de mérite et médecin à Stratford.
On comprend la détermination de Shakspeare. Il avait assez longtemps supporté l’insolence de l’aristocratie, les familiarités de la bourgeoisie, la grossièreté du peuple. Il se retirait dans une sorte de vaste métairie sur laquelle il pouvait vivre dans l’abondance et même dans uue élégance modeste.