‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 166 sur 210 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Loin des lords, des marchands de la Cité et de la plèbe, près d’anciens amis, au bord de l’eau, sur la lisière des bois et des prairies dont les parfums montaient jusqu’à lui et qu’il respirait avec l’air pur, Shakspeare dut se reposer délicieusement d’abord après une création prodigieuse de plus d’un quart de siècle. Le charme secret de sa solitude était Suzanne. C’était une personne attachante et diverse. Elle était d’une charité sans bornes avec les pauvres. Elle adorait son père, dont elle recopiait avec soin les tragédies, les comédies et les sonnets. Shakspeare, qui estimait son gendre, avait pour sa fille une tendresse infinie. Il causait avec elle des heures entières et il n’aimait qu’elle pour lectrice. Elle errait sans cesse autour de lui, et même lorsque le poète ne lui parlait pas, elle était k l’horizon l’enchantement de ses yeux et de son cœur.

Shakspeare, sûr de retrouver Suzanne au retour, s’abandonnait à son goût pour la campagne et s’enfonçait de longues journées, soit sur la route de Bidford, soit dans les sentiers de Fulbroke, soit dans le parc de Charlecot. Il marchait sous les grandes ombres et se couchait sur les mousses, au pied des arbres gigantesques. Il menait ses pensées nouvelles parmi ses vieux souvenirs. Il ne cherchait plus k t uer les daims des Lucy. Il lui était plus doux de s’asseoir sous un orme et de les regarder courir dans les ramées, tandis que les cygnes battaient des ailes sur l’Avon, à quelques toises du château toujours debout avec ses assises de pierre de taille, ses balcons verdis par l’humidité et son architecture gothique.

(Quelle fut la phase suprême du génie de Shakspeare, peudant les deux dernières années de sa vie écoulées à Stratford? Il se promenait, il cultivait son bien, il s’entourait de fleurs qu'il arrosait lui-même. Il composait des sonnets, recevait à dîner quelques voisins, et ne se lassait point de ses conversations avec Suzanne dont l’esprit était grand comme le cœur. Cette fille, aussi religieuse que tendre, inclina-t-elle Shakspeare aux songes divins, ou lui-même, le poète tout seul, acheva- t-il

son âme par la théosophie ? Aucun document ne constate ni ne contredit ces suppositions.

Hors de la portée des hommes, dans la double paix de la nature et de la famille, Shakspcare se posa probablement les grandes questions de la destinée future ; il s’élança probablement à travers les prodiges du beau, comme Bacon à travers les miracles du vrai, jusqu’à Dieu, non pas jusqu’au dieu panthéistique de Bruno et plus tard de Spinosa, mais jusqu’au dieu personnel des sages qui ne sont pas des sophistes ; jusqu’au dieu absolu en puissance, en intelligence, en bonté, et que l’on ne borne pas plus, si on le distingue de ses œuvres, la terre, le ciel, et tous les mondes, que l’on ne borne Homère, si on le distingue de l’Iliade et de l’Odyssée. Le poète et le poème sont deux et cependant ne sont qu’un. Ainsi de Dieu, qui n’est pas moins infini, bien que distinct.

Quoi qu’il en puisse être de ses sentiments, Shakspeare ne fut jamais sectaire; il avait l’esprit trop vaste pour cela. Il eut été plutôt sceptique, lui qui lisait assidûment Montaigne et l’Ariostc; mais il lisait aussi le Tasse et Plutarque dans Amyot. Il les lisait moins en italien et en français que dans des traductions anglaises. Car il savait peu de français et d’italien ; il connaissait à peine quelques mots de latin, et il ignorait jusqu’à l’alphabet grec. Montaigne était le philosophe de sa prédilection et qu’il s’obstinait le plus à pénétrer. Il le commentait, le citait, le feuilletait. Rien n’est agréable à un Français qui visite le Musée britannique comme de rencontrer tout à coup l’exemplaire du Montaigne que posséda Shakspeare. Cet exemplaire, signé Willm Sliakspcre (1603), est deux fois précieux. Il fut le muet interprète dont les yeux du poète interrogeaient incessamment les oracles. Heureusement il ne s’assimila du philosophe que la tolérance et aussi le doute sur les institutions, sur les coutumes, sur les mœurs. Shakspeare, ce grand punisseur des crimes et des criminels, repoussa le scepticisme métaphysique. Car, si le poète ne crut plus aux supersti-

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