‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 167 sur 210 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

tions, et si ses dons d’ironie se développèrent, il crut toujours à Dieu, à la nature, à la femme et aux héros. Telles furent ses tendances, je ne dis pas ses piétés.

On peut conjecturer ces dispositions spiritualistes de l’âme de Shakspeare, lorsque ce grand homme expira. Il avait accompli sa cinquante-deuxième année. Il y avait vingt-quatre mois qu’il revivait à Stratford, près de Suzanne, qui le réchauffait de son culte filial. Shakspeare mourut presque sans souffrir. Sa maladie fut prompte. Elle ne fut peut-être pas imprévue ; il avait fait son testament le 25 février, et il ne mourut que le 23 avril 1616.

Suzanne fut la légataire principale de Shakspeare. Elle n’eut qu’une fille qui ne laissa pas d’enfants; sa sœur Judith, elle, eut trois fils qui ne laissèrent pas non plus de lignée, de sorte que la descendance de Shakspeare ne franchit pas la seconde génération. Ses œuvres, les créations de son génie, sont sa famille impérissable.

Shakspeare eut toutes les notes. Il est naturel dans la grandeur, simple dans la majesté, aussi capable de bonne humeur que de passion et de sublimité. Il a tous les accents. Son génie est dans un équilibre organique. Seulement, aux grandes heures, l’équilibre se rompt dans les convulsions du cœur de qui le don d'être ému et d’émouvoir, ce don de Shakspeare, s’appelle le pathétique. Puis l’équilibre disparu reparaît ; et tous les rhythmes s’apaisent peu à peu dans ce rhythme suprême qui est Shakspeare.

Homme étonnant entre tous, dont les facultés vont toujours plus haut que les cimes et qui est toujours plus grand que les plus grands !

Vers le milieu du dix-huitième siècle, la maison de Newplace à Stratford, cette maison où Shakspeare rendit son dernier souffle, fut abattue par un ecclésiastique humoriste à qui elle appartenait. 11 avait fait couper déjà le mûrier planté par le poète pour éviter les pèlerinages qui l'ennuyaient. Cet obscur

HISTOIRE ü’ÉUSABETH D’ANGLETERRE

théologien était importuné de la gloire qui survit à la mort des grands hommes.

Aujourd’hui la maison paternelle de Shakspeare, celle où il naquit, est seule debout. On la montre encore aux voyageurs. Les minuties, les reliques prétendues, l’épée d’IIamlct, le flambeau du frère Laurence touchent peu, — mais la maison du cardeur de laine, où la Muse apparut au jeune artisan et en fit plus qu’un fils de roi, cette maison où Shakspeare eut son berceau, préoccupe. L’église où il pria préoccupe aussi, cette église où il s’abrite, cendre vaine, sous la lourde dalle, tandis qu’il rayonne, génie incomparable, sur la terre, et àme immortelle dans le ciel.

Voilà des monuments, des témoins qui racontent le plus grand artiste de tous les siècles accumulés. Dans ce milieu en quelque sorte authentique, on respire l’air que Shakspeare a respiré et on le voit à toutes les lueurs. On le voit sur le seuil de la maison rustique, à travers les cottages du hameau, sur la grève de l’Avon, sous les tilleuls de l’avenue qui conduit à l’église, et enfin sous les voûtes du chœur de celte église où il est enseveli au-dessous de son buste, avec l’inscription suivante :

« Qui que tu sois, au nom du Christ, ne touche pas à ma « poussière. Que la bénédiction de Dieu couvre celui qui res- « pectera ces pierres sépulcrales, mais que celui dont les « mains violeront mes ossements soit maudit! »

Cette inscription de la tombe de Shakspeare a préservé le grand poète, même de Westminster, où il n’a qu’un médaillon. Il lui sembla qu’il reposerait mieux à Stratford, dans son mélancolique horizon du comté de Wanvick. Son désir, où vibre une menace, révèle son àme dans son inscription. Rien ne marque mieux combien est tumultueuse, combien est anxieuse la renommée, et quelle soif de paix dévore les hommes de bruit !

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