‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 168 sur 210 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Walter Raleigh survécut à peine deux ans à Shakspeare, dont il semble un des héros.

Sous Jacques 1er, l’obstination de Raleigh pour substituer l’Angleterre à l’Espagne dans la possession de l’univers parla marine fut transformée en attentat. Lié avec des mécontents, il connut une conspiration de lord Grey et de lord Cobham, qui voulaient élever sur le trône, à la place de Jacques, une de ses parentes, miss Arabclla Stuart.

Dénoncé par Cobham, qu’il n’avait pourtant pas trahi, malgré ses dénégations et ses éloquentes défenses, il fut condamné à mort. L’opinion de Londres fut si vive pour lui. que le roi ordonna de surseoir à l’exécution (1604).

Ce n’était pas, il est vrai, seulement un ancien favori d’Élisabeth, c’était un homme et un grand homme.

11 était de 1569 à, 1575 le compagnon de guerre, le frère d’armes du prince de Navarre qui devint Henri IV. Ils avaient été l’un et l’autre les disciples de Coligny. Raleigh fut ensuite l’un des amants d’Élisabeth. 11 se prévalut de ce titre pour bien des plans. Il aimait sa patrie. Il haïssait l’Espagne, qui avait voulu faire de l’Angleterre, sous Marie, une de ses provinces.

Raleigh féconda tout, l’agriculture, l’art militaire, la poésie, la politique, l’histoire. Il avait le sentiment de la réalité; mais ce qu'il eut surtout, ce fut le rêve et l’héroïsme du rêve. Après que son beau-frère, sir Humphrey Gilbert, un grand aventurier aussi, eut disparu sur l 'Ecureuil au milieu de l’Océan, Raleigh, loin d’être découragé, ne songea plus qu’à se hasarder dans de nouvelles entreprises. Chercher l’ Éden dès cette vie à travers le monde de Colomb ; explorer ces archipels et ce continent aurifère où l’air était tiède et la végétation toute-puissante, où la vigne escaladait les cèdres et les cocotiers ; sonder les profondeurs des forêts gigantesques et y trouver le paradis d’Adam ; coloniser ce paradis, y vivre et y régner comme le roi de la création : tel fut le songe audacieux de Raleigh.

L’ancre d’or supportée par une femme, cette ancre que tui avait donnée Élisabeth, fut désormais l’emblème de sa destinée.

Il obtint de la reine des lettres patentes qui le reconnaissaient propriétaire et seigneur féodal des contrées qu’il découvrirait.

L’ambition de Raleigh, c’était la Guyane. Il lança trois expéditions sous Élisabeth vers cette contrée des miracles. En 1584, deux de ses lieutenants, Philippe Armadas et Arthur Barlowe, avaient découvert au nord de la Floride un pays plus vaste que’ l’État actuel de Virginie, lis abordèrent sur les directions de leur amiral les côtes de la Caroline septentrionale. C’était une contrée de soleil, de parfums, de filons cachés, de mines innombrables. Les détroits de Pamlico et d’ Albemarle, l’île de Roanoke et les îles environnantes auxquelles le continent envoyait ses brises de fleurs, telle fut la première apparition de ce qui devait être plus tard les États-Unis. Ce pressentiment d’un univers libre commença par la Caroline du Nord et par le génie de Raleigh.

Plus tard, dans une autre expédition, les notions s’étendirent sur le pays et sur les Indiens (1585) . Cette fois, Raleigh lança sept navires et cent huit colons. Les navires avaient pour commandant Richard Grenvilie. Cavendish, un habile navigateur, Hariot, un savant et un historien, With, un peintre de la nature et des indigènes, complétaient cette émigration. Ralph Lane, un Anglais de haute considération, fut le gouverneur de la colonie de Raleigh, de cette colonie que l’amant d’Élisabeth avait baptisée du nom de Virginie, pour lui attirer la bienveillance de la reine en flattant une vanité bien plus qu’une vertu dont personne mieux que lui ne connaissait le néant !

Walter Raleigh continua de faire des efforts admirables pour la colonisation de la Caroline. S’il échoua, ce fut la faute d’Élisabeth et de Jacques : sa gloire à lui reste intacte, et

Page 1