LIVRE XI
elle mérite les respects des États-Unis autant que de l’Angleterre.
Il réussit peu dans la colonisation, malgré d’immenses sacrifices ; il parcourut la Virginie, puis la Guyane, sans y fonder autre chose que des chimères, mais ces chimères furent décisives dans les sphères positives de l’industrie et du commerce. Car nul autant que Raleigh n’alluma les curiosités et ne les poussa aussi irrésistiblement vers l’Amérique. Ce fut lui qui incendia l’Europe de la passion du nouveau monde. Il fut l’un des plus grands promoteurs de l’esprit moderne. 11 créa plus qu’aucun autre l’ardeur de conquête et de richesse qui précipita l’Angleterre au delà de tous les peuples.
Il était parti lui-même, le 6 février 1595, pour reconnaître cette Amérique pleine de mystères, de terreurs et d’espérances. Il débarqua à l’île de la Trinité, enleva le fort Saint- Joseph et s’empara de la garnison espagnole. Laissant sa flottille à la Trinité, il s’engagea avec ses cent hommes les plus intrépides dans l’intérieur du continent américain entre l’Orénoque et l’Amazone. Après avoir fait trois cents milles en tous sens à travers ces horizons magnifiques et inviolés, il fut obligé par les pluies à rebrousser chemin et à retarder la prise de Manoa, ville chimérique située dans une île, selon Jean Martinez : c’était la capitale des métaux précieux, et elle était surnommée à cause de cela El Dorado.
Raleigh reparut en Angleterre sous l’enchantement de ces songes. Il n’avait pas pénétré jusqu’à Manoa, mais il reviendrait pour faire main basse sur les mines d’or dont il savait la position géographique à quelques journées de Saint-Thomé de l’Angostura.
En attendant cette entreprise définitive, il avait battu les Espagnols et exploré la Guyane. Il en avait rapporté le tabac. Il avait remonté assez loin l’Orénoque, le fleuve grossi à son embouchure de trois cents rivières reçues dans son lit de mousse, de lianes et de limon. Raleigh avait trouvé des peu-
histoire d’élisabeth d’angleterre
plades nues, tatouées, vivant de fourmis, de lézards, de fougères, de gâteaux de terre glaise et de poissons. Il avait rencontré des forêts vierges, labyrinthes luxuriants au milieu desquels rugissaient les tigres, sifflaient les boas, tandis qu’aux branches des arbres gigantesques étincelaient les oiseaux les plus splendides de la création. 11 avait été surtout frappé du spectacle des cataractes lorsqu’elles tombent en nappes blanchissantes du haut des rochers noirs et lorsque des arcs s’y jouent dans l’écume.
Durant tout le règne d’Élisabeth , Raleigh persévéra, en des phases diverses de faveur, soit à recommencer des voyages lointains, soit à lutter contre les Espagnols de l’Armada et des autres flottes, soit à rivaliser de zèle, de prévoyance, de perfectionnements nautiques avec Dralce, avec Frobisher et les plus grands amiraux de son siècle. Il fut leur supérieur à tous dans la pensée publique. Nul d’entre eux n’ébranla autant les âmes et ne donna aux courses transatlantiques cette impulsion que la gloire d’Élisabeth est d’avoir protégée et lixée. Raleigh éveilla la marine anglaise à l’abaissement de l’Espagne et à la recherche d’un Eden enfoui dans les profondeurs du continent américain. La reine récompensa toute audace, toute invention, et multiplia, quoique avec parcimonie, les vaisseaux de toutes sortes. Elle comprit mieux, aux leçons de Raleigh, le mouvement maritime de l’Angleterre qu’elle proégea dans les lois pendant qu’il le suscitait dans les mœurs.
Walter Raleigh n’était pas seulement un amiral, c’était un poète de la mer. Il parlait aux imaginations autant qu’aux intérêts. Merveilleuse condition des petits États, quand ils produisent des héros, d’être fatalement entraînés à la grandeur par les secousses que ces héros leur impriment ! Les héros sont pour eux les ministres de la nécessité qui pèse moins sur les vastes empires. Ces empires sont prépondérants par leur nature même, tandis que les nations plus étroites ont besoin d’art et d’entreprises successives pour s’élever.