‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 170 sur 210 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Nul ne fut un aussi éclatantinitiateurde colonies que Raleigh. Toute l’Angleterre avait couru dans son sillage. Il était un homme historique et légendaire, il avait eu la confiance des reines et des rois, des parlements et des peuples ; il était encore le personnage presque fabuleux dont les matelots et les soldats redisaient les exploits, lorsqu’il fut frappé d’une sentence capitale en pleine gloire.

Il s’était défendu avec une modération intrépide. Le procureur général, sir Édouard Coke, excité par Robert Cecil et cédant à sa propre rage, substitua les insultes aux preuves qui lui faisaient défaut. Il se déchaîna sans frein contre Raleigh, l’appelant « un détestable athée, une araignée d’enfer, le plus vil et le plus exécrable des traîtres. — Monsieur le procureur général, répondit froidement le grand accusé, vous parlez sans discrétion, d’une manière barbare et outrageante. — Je manque de mots, reprit Coke exaspéré, pour exprimer comme il convient une si venimeuse trahison. — Vous manquez de mots en effet, s’écria Raleigh, car vous avez dit la même chose une demi-douzaine de fois. •

Ce fut l’émotion de Londres qui sauva Raleigh. Lui ne prévoyait qu’une courte prison et une prompte hache. Maître de son âme, dans l’attente d’une exécution qu’on lui déclarait irrévocable, il écrivit à sa femme, Élisabeth Trockmorton, cette mémorable lettre :

« De la Tour de Londres.

t Vous recevrez, ma chère femme, mes paroles suprêmes « dans ces dernières lignes. Mon amour, je vous l’envoie « pour que vous en gardiez l’impression après ma mort; et « mes conseils, je vous les envoie aussi pour vous diriger « quand je ne serai plus. Je ne veux pas vous dire mes « peines, chère Élisabeth ; qu’elles descendent au sépulcre « avec moi, et qu’elles s’ensevelissent sous ma cendre. Puisque « la volonté de Dieu n’est pas que je vous revoie, soutenez

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« ma perte patiemment et avec un cœur digne de vous.

« Recevez tous les remerciments que peut concevoir une

• âme pour les soins et les fatigues que je vous ai causés.

« S’ils n’ont pas eu le succès que vous désiriez, ma dette « n’est pas moindre, mais l’acquitter dans ce monde est imf possible.

* Je vous supplie, au nom de l’amour que vous m’avez « porté vivant, de ne pas vous condamner à une longue re- « traite, mais de réparer, autant que possible, m'a fortune « détruite et celle de notre pauvre enfant. Votre deuil ne peut « m’être utile, à moi qui ne suis que cendre.

« J’espère que mon sang éteindra le mauvais vouloir de « ceux qui désiraient ma ruine, et qu’ils ne voudront pas tuer « vous et les vôtres par l’excès de la misère. A quel ami vous « adresserais-je? je ne sais; tous les miens m’ont abandonné « au moment de l’épreuve. Je suis bien affligé de ne pas vous « laisser un patrimoine plus considérable, étant ainsi surpris « par la mort, et Dieu, le grand Dieu qui fait tout, ayant « prévenu mes desseins. Si vous pouvez vivre exempte de be- « soin, ne souhaitez pas davantage, le reste n’est que vanité. » Aimez Dieu, vous trouverez en lui la grande et durable con- « solation... Apprenez â notre fils à l’aimer de bonne heure. « Dieu sera pour vous un époux, pour lui un père; époux et « père qu’on ne vous enlèvera pas.

« Quand je serai mort, sans nul doute, vous serez très-re- « cherchée, car le monde pense que j’étais fort riche. Prenez

garde aux faux semblants. Nul plus grand malheur ne peut « vous arriver que de devenir la proie du monde et d’être » ensuite méprisée de lui. Je ne parle pas ainsi, Dieu le sait !

• pour vous déconseiller le mariage; c’est le parti le meilleur « pour vous. Quant à moi, je ne suis plus vôtre, vous n’ètes « plus mienne ; Dieu nous a séparés : Dieu m’a retranché du « monde et de vous. Souvenez-vous de notre pauvre enfant, « pour l’amour de son père qui vous aima dans sa meilleure

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