‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 171 sur 210 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

* fortune. Si j’ai désiré vivre, Dieu sait que je l’ai désiré pour « vous et pour notre enfant. Mais, chère femme, sachez que

* votre fils est le fils d’un homme digne du nom d’homme, « qui méprise, quant à lui, la mort sous ses plus odieuses « formes. Je ne puis en écrire bien long. Je n’ai pas beau- « coup de loisir, et j’ai peine à dérober quelques heures de la « nuit, pendant que tout le monde dort ; il est aussi temps « que je détache mes pensées de la terre. Réclamez mon corps

* et déposez-le, ce corps que l’on n’a pas voulu vous rendre « vivant, près de mon père et de ma mère. Je ne puis en dire « davantage. L’éternité et la mort m’appellent.

« Celui qui fut à vous et qui n’est plus à lui,

■ Walter Raleigii. »

Ce qui est touchant, c’est la conversation avec Dieu que l’on devine, que l’on pénètre après cette correspondance avec la femme. Sursiim corda. On sent que Raleigh s’adresse à Dieu lui-même directement. Il prie dans la Tour sans autre intercesseur entre Dieu et lui, sans autre intermédiaire que son grand cœur héroïque. Une intervention étrangère ne déconcerte pas moins chez les forts la piété que l’amour.

J’aurais prolongé cette histoire au delà d’Elisabeth, ne fûtce qu’afin de citer cette lettre et de revendiquer par là Raleigh comme nôtre, comme l’un de nous qui croyons en Dieu et en l’immortalité de l’àme. Elles protestent en effet, ces pages sublimes, contre la calomnie du jésuite Persons qui osa accuser Raleigh d’athéisme.

Ce héros pensait écrire à sa femme sa dernière lettre. Il se trompait. Il passa douze années dans la Tour (1604-1G16), entre les murs de quatorze pieds d’épaisseur qui écrasent, qui étouffent le curieux d’une heure et qui n’opprimèrent pas la pensée du grand captif. Le Pasteur de l’Océan, comme l’avait appelé Spenscr, perçait les pierres énormes de sa galerie et

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parcourait sur des souvenirs et sur des pressentiments tout l’univers. Sa femme le rejoignit sous les accablantes voûtes avec leur fils Walter. Elle créa un foyer dans un cachot. Elle y fit resplendir le rayon et croître la fleur de la famille. Elle y donna un second fils à Raleigh. Et lui, cet intrépide navigateur toujours menacé, vécut là, aux éclairs de la hache, travailla à cette lueur sinistre, y traça d’un ferme burin son Histoire universelle, y dégagea des découvertes dans les sciences, jusqu'au jour où le duc de Buckingham, un ministre et un mignon de Jacques, eut la bassesse d’exiger de Raleigh pour sa rançon une somme de quinze cents livres sterling (1616).

Ce jour-là, délivré mais non réhabilité officiellement, Raleigh organisa une expédition. Il obtint du roi une commission formelle quoique tacite d’amiral. « Permettez-moi de partir, avait-il dit à Jacques. Je connais les mines d’Amérique. Je ferai de la Guyane un Pérou pour l’Angleterre. » Le roi consentit, recommandant à Raleigh de faire le commerce et de respecter partout scs alliés les Espagnols. Il exigea même de lui sa parole et la désignation écrite des lieux où il relâcherait. Raleigh obéit, et Gondomar, l’ambassadeur espagnol, envoya la copie de cette note à son frère qui était gouverneur de Saint-Thomé. Par qui la note fut-elle livrée, si ce n’est par Jacques? Ce fut lui, un roi, qui dénonça. son grand sujet à Gondomar. Raleigh appareilla, livré d’avance, trahi par son lâche et pédantesque souverain. Les Espagnols étant avertis et sur leurs gardes, Raleigh fut déçu. Sa flotte, composée de quatorze voiles, aborda les côtes de la Trinité, le 17 novembre 1617; puis non loin de Saint-Thomé, le 2 janvier 1618. Les vaisseaux étaient ravagés par la maladie. Raleigh néanmoins résolut de tenter un coup sur Saint-Thomé. Son lieutenant Keymis, à la tête de deux cent cinquante hommes, s’empara de la ville, dont le gouverneur, le frère de Gondomar, fut tué. Seulement les vainqueurs, désespérant de conserver

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