‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 176 sur 210 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

« à mon pays des services particuliers, auxquels les autres « contrées n’avaient pas un droit égal ; j’imaginais que si « je parvenais jamais à quelque poste considérable dans « l’État, le génie et l’industrie mettraient à ma disposition plus « de ressources pour exécuter ce que j’avais conçu. En con- « séquence, je m appliquai aux affaires et me recommandai « avec la modestie convenable, et sans qu’il en coûtât rien à « ma candeur, à ceux de mes amis qui pouvaient quelque « chose; et puis il me vint à l’esprit que les avantages que t je m’étais d’abord proposé de procurer à mes semblables « ne s’étendraient pas, quels qu’ils fussent, au delà des be- « soins et de l’embellissement de cette vie mortelle, tandis que « je me laissai aller à l’espoir que des fonctions publiques, « si j’en obtenais, me permettraient à moi, né dans un temps « où l’état de la religion n’est rien moins que prospère, de « concourir au salut des âmes.

« Mais mes vues furent taxées d’ambition ; mon âge déjà « mûr, ma santé altérée, m’avertissaient d’ailleurs que je m’y « prenais trop tard. Je jugeai donc que je ne remplirais pas « ma vocation, si je négligeais de doter les hommes des avan- « tages qui ne dépendaient que de moi, pour leur en ména- « ger d’autres qui exigeaient le concours d’autrui. Ainsi je • renonçai absolument à mes vues d’avancement et de fortune,

« et revins tout entier à mon premier plan. »

Certes, la vocation de Bacon pour la philosophie n’était pas équivoque. Chaque expérience lui livrait un secret de Dieu, chaque invention lui assujettissait utilement la terre, chaque coup d’aile le portait plus haut dans le ciel. Et son style était digne de ses pensées; ce style retenait dans les merveilles de ses enchâssements les plus vifs éclairs de la poésie, de la métaphysique. Toute œuvre de Bacon était un écrin immortel et rayonnant.

Rien n’égalait la splendeur du talent de Bacon, si cC n’est sa fertilité. Discours, histoires, apologies, essais, dialogues,

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traités, recherches, dissertations, mémoires, il prodiguait tout sans repos ni trêve avec l’aisance d’un créateur intarissable. J’ai dressé un catalogue de quatre-vingt-dix-huit œuvres ou opuscules, indépendamment de son œuvre immortelle : la Grande Instauration.

L’une des plus belles originalités de Bacon, c’était de tout provoquer, de tout animer autour de lui et après lui. Il n’était pas seulement fécond, il était fécondant.

Diderot et d’Alembert avaient longtemps médité le de Augmenlis scienliarum , lorsqu’ils conçurent le plan de i Encyclopédie. L’Encyclopédie sortit de f Avancement des sciences comme l’elTet sort de la cause.

Dans sa nouvelle Atlantide, Bacon développe l’idée d’une société d’hommes dévoués à la philosophie, à l’art, aux lettres, à toutes les sphères des connaissances humaines. Il fait de cette société une institution, lui compose un budget, lui accorde le temps, les édifices, les instruments, les bibliothèques, ^toutes les conditions de l’observation et des. vastes études. De cette conception de Bacon naîtront toutes les académies.

Il avait le sentiment de sa puissance, lorsqu’il écrivait modestement (1605) à son cousin, le comte de Salisbury (Robert Cecil) : '« Je serai content si j’ai donné l’éveil aux esprits « plus virils que le mien ; n’aspirant qu’à ressembler au son- « neur de cloches qui se lève le premier pour appeler les « autres à l’église. »

Son livre prodigieux, la Grande Instauration, devait contenir six parties. Les quatre dernières, à savoir Y Histoire naturelle et expérimentale, Y Echelle de l'entendement humain, les Anticipations de la philosophie seconde, enfin la Philosophie seconde elle-même, ou la Science active, la science dans ses applications innombrables, ces quatre parties de C Instauration ne furent qu’ébauchées très-incomplétement. Mais les deux premières parties, l' Avancement des sciences

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