‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 179 sur 210 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

Il agite le drapeau du progrès. Il invite à l’indépendance de l’esprit, il pousse dans les voies de l’avenir. Il est l’apôtre de la perfectibilité. Plus pratique et moins créateur que Descartes, il est le grand initiateur au nom de l’induction, comme Descartes l’est au nom de l'intuition et de la psychologie, tous deux armés de méthodes comme de leviers prodigieux qui, malgré la proximité des temps, en font presque des hommes mythologiques. Descartes est bien Français : il se préoccupe uniquement de la vérité, tandis que Bacon, ce promoteur, ne se préoccupe pas moins de l’utilité que de la vérité, et qu’on retrouve l’Anglais — l’industriel indélébile — dans le philosophe.

Pourquoi ce grand Bacon, tout altéré d’infini, eut-il aussi la soif du pouvoir? Hélas! ce n’était pas même le pouvoir qu’il poursuivait, ce fut bien moins, c’étaient les dignités officielles. Il affrontait les refus, la mauvaise humeur, les dédains. Il se glissait dans les antichambres. Il faisait sa cour aux rois, il la faisait aux mignons et aux favoris. Toute sa vie, il flatta Élisabeth et Jacques Ier; il flatta les deux Gecil, l’un son oncle, l’autre son cousin ; il flatta le comte d’Essex, Walter Raleigh, avant de les abandonner, de les livrer même, coupable envers Essex d’une ingratitude monstrueuse, envers Raleigh d’une complaisance homicide à Buckingham , à Jacques 1" et à Gondamar, de telle sorte que parmi les souillures qui tachèrent l'hermine du chancelier Bacon, la postérité, je l’ai dit et je le répète, distingue encore deux gouttes de sang héroïque.

Bacon, de mérite en mérite, et de bassesse en bassesse, parvint à la magistrature la plus haute de son pays. Ses longues adulations, inutiles avec Élisabeth, réussirent par moments avec Jacques. Mais que les faveurs royales coûtaient cher à Bacon ! Cet homme immense s’était fait l’amuseur de Buckingham, un impertinent de très-grand air dont c’est l’honneur pourtant d'avoir aimé les saillies de Bacon, tandis

que c’est la honte du grand chancelier d’avoir prostitué toutes les souplesses, tous les trésors de sa conversation aux caprices d’un fat brillant, mais vulgaire sous ses grâces.

Bacon relevait et assaisonnait par la science ou par l’à-propos ses adulations les plus viles. C’est ainsi qu’il avait adopté une devise très-précieuse à Jacques. Cette devise, empruntée à Tacite, caressait l’érudition du roi et sa doctrine du pouvoir absolu. Un ami de Séjan, Terentius, avait dit à Tibère en plein sénat : Tibi summum rerum judicium DU dedere; nobis obsequii gloria relicla est. « A toi les dieux ont donné la souveraine décision de toutes choses; la gloire d’obéir nous a été réservée. »

Voilà pourtant les paroles que Bacon ne cessait de citer et qu'il avait même abrégées ainsi : Gloria in obsequio, afin de les citer plus souvent. Tant la servilité lui était naturelle ; tant il était blasé sur les abaissements !

Au milieu de quelques amertumes et de quelques rougeurs. Bacon triomphait. Une fois lord grand chancelier, il désira un titre. Il fut exaucé. Le l 2 juillet 1618, il fut nommé baron de Verulam. Charles, prince de Galles, — depuis Charles I", — le duc de Lennox, le marquis Hamilton, les comtes de l’embrocke, d’Arundel et de Surrey, les premiers personnages de l’Angleterre après le roi, furent les témoins du lord grand chancelier.

Au gré de Bacon, ce n’était pas assez. Il aspirait à un titre plus élevé. Son vœu fut encore écouté : le- baron de Verulam fut fait vicomte de Saint-Alban, le 27 novembre 1621. La nouvelle cérémonie est plus éclatante que la première. Ce fut cette fois Buckingham qui revêtit Bacon du manteau de vicomte.

Bacon ne se possède plus. Il appelle Jacques un grand roi.

Le vicomte de Saint-Alban ne voit pas l’homme dans J acques, il ne voit que son souverain, la source des titres et des pensions.

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