‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 180 sur 210 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

vSa joie d’être vicomte fut de l’ivresse. 11 la répandit dans la correspondance qu’il entretenait avec ses amis et les savants, soit anglais, soit étrangers.

Cette joie puérile, nous nous bornerons à la signaler dans une lettre à Jacques 1“ :

« Sire, sous le bon plaisir de Votre Majesté, voici, de compte « fait, la huitième grâce qu’elle m’accorde. Elle m’a nommé « son conseiller extraordinaire, puis ordinaire ; bientôt après, « elle m’a fait solliciteur général, charge dans laquelle je l’ai

* servie pendant sept années. Elle m’a ensuite nommé son « attorney général, titre que je i/ai pas tardé à cumuler avec « celui de conseiller privé, par une sorte d’exception bien-

* veillante qui ne s’était pas vue depuis longtemps. Peu après, « Sire, vous m’avez confié votre grand sceau ; mais cette « charge ne faisait de moi qu’une planète mobile, vous m’avez « fait une étoile fixe en me créant chancelier. Enfin quand il « ne vous a plus été possible de me faire monter davantage,

* votre bonté a eu recours aux honneurs ; c’est ainsi qu’elle « m’a d’abord nommé baron de Verulam et qu’elle me nomme « aujourd’hui vicomte de Saint-Alban. Je trouve dans ces « huit faveurs ce qu’on appelle en musique un diapason, un « nombre harmonique, un accord parfait.

« Je puis donc vous dire : Quid rétribuant ? Que vous rendre « pour tant de bienfaits ? Je n’ai rien en propre, mais j’offre « à Votre Majesté tout ce que je tiens de Dieu; oui, tout, mes « travaux, mes services, mes efforts assidus, en un mot mon « cœur et ma vie. »

Ce fut Buckingham qui remit cette lettre au roi. Il écrivit ensuite à Bacon ce billet protecteur :

« J’ai lu votre lettre de remerciaient à Sa Majesté, qui a « dit que c’était trop de reconnaissance. Elle a ajouté qu’un

* si fidèle sujet méritait tous les encouragements. Moi, cher

HISTOIRE d'ÉUSABETH D'ANGLETERRE

« milord, je ine réjouirai toujours des preuves d’affection que « vous donnera Sa Majesté, et je contribuerai tant que je le * pourrai à accroître la bonne opinion qu’elle a de vous. »

Bacon était comblé. Bien avec le roi et avec le prince de Galles, mieux avec le favori, il se préoccupait aussi de la postérité dont il s’intitulait le serviteur.

11 augmenta son luxe. Il habitait l’hôtel d’York, où son père était mort, et où lui-même était né. C’était une splendide demeure. Il en renouvela les ameublements. 11 la peupla de domestiques plus nombreux. Il eut même des pages de bonne maison qui se levaient par respect, lorsque le chancelier sortait ou rentrait et lorsqu’il recevait des hôtes illustres. 11 aimait cette grandeur à laquelle il n’était pas accoutumé, quoiqu’il fut fils d’un ministre d’État.

Cette vanité lui était fort onéreuse, indépendamment de ses dons et des dépenses énormes que lui dévoraient ses expériences scientifiques.

Toutes ses résidences de ville et de campagne avaient de vastes bibliothèques, de riches collections, et ressemblaient à des laboratoires. Ici c’étaient des fourneaux, les uns éteints, les autres en flammes ; là c’étaient des amphores, des fioles, des métaux divers, des herbes odoriférantes, des fusions, des mélanges chimiques. C’étaient des costumes éclatants, des masques de verre, de soie, de velours, dispersés au travers des livres et des alambics. Cela contribuait à le ruiner et à le grandir. Ce chancelier encyclopédique, philosophe, magistrat, écrivain, prenait des proportions gigantesques, superstitieuses et confuses. C’était un sorcier, un mage, un astrologue. C’était Mercure Trismégiste lui-même. L’imagination du moyen âge que Bacon dissipait par la science, cette imagination, avant de s’évanouir, l’enveloppait de ténèbres et. le couronnait de lueurs fantastiques.

11 était admiré de près et surtout de loin, la distance mêlant

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