L1 VUE II
Henri VI II. Mais l'hésitation ne fut pas longue. Élisabeth était sœur de Marie Tudor, d’Édouard VI, elle était l’enfant de Henri VIH dont le testament la désignait au trône. Cette princesse d’ailleurs avait le charme d’un symbole. Elle représentait la réforme et l’esprit humain. Elle fut proclamée avec un enthousiasme réfléchi à Westminster d’abord, puis à Temple-Bar, en .présence du lord maire et au milieu des applaudissements du peuple. Cette succession royale était une révolution. Elle fut saluée par les nobles pour la plupart détenteurs de biens ecclésiastiques et par les foules passionnément protestantes.
Une députation fut dépêchée à Élisabeth. La princesse était, comme on sait, au château d’IIatfield. Ce château, qui fut pour elle le vestibule de Windsor et des autres résidences royales, est situé à neuf milles de la capitale du comté d’Ilertfort. C’est un édifice d’un aspect féodal. Il est percé de fenêtres de tous les styles et ressemble dans la brume, avec ses tours et ses tourelles pareilles à des mâts, â un vaisseau qui a jeté l’ancre en pleine mer. Telle m’apparut au fond du brouillard cette ancienne prison d’Élisabeth, aujourd’hui l’une des demeures du marquis de Salisbury. Sous les courts soleils, le paysage d’Hatfield est d’autant plus varié et charmant. Les pelouses et les prairies d’un vert tendre se prolongent au loin. Des arbres gigantesques et vénérables, qui ont autant de siècles que de branches, répandent l’ombre çà et là avec des odeurs végétales d’un parfum exquis. Les troupeaux mugissent, les pâtres chantent. Si l’on pénètre dans l’intérieur du château, on est saisi d’une émotion indéfinissable et l’on reconstitue l’histoire sans aucun effort, tant ces appartements disent de choses, tant ces meubles racontent, tant ces portraits d’Élisabeth, de son père Henri VI 1 1 et de son grand-père Henri VU sont parlants dans leurs vieux cadres sculptés! Tels étaient le château et l’horizon où se recueillait avant le trône la fille d’Anne Boleyn.
histoire d'élisareth d'Angleterre
C’est là qu'elle fut visitée par la députation du parlement. Élisabeth connaissait déjà le mot du destin. Un courrier venu de Londres à franc étrier le lui avait appris. La princesse était dans sa chambre, sa Bible était ouverte sur sa table, quand le courrier entra et lui remit ce billet de Burleigh : « Madame, vous êtes reine d’Angleterre. » Elisabeth avait lu tout bas, l’instant d’auparavant, ce verset du psahniste: A Domino factum eM islud, et est mirabilc oculis nostris «Ceci est l’ouvrage de Dieu et ses desseins sont merveilleux. » Elle se précipita à genoux et répéta tout haut dans une extrême agitation les paroles du poëte-roi. Ce furent ses actions de grâces. Elle en ressentit une salutaire influence. Car s’étant prosternée toute tremblante, elle se releva calme et forte.
A son avènement, Élisabeth avait vingt-cinq ans, cinq ans de plus que lorsqu’elle avait accompagné sa sœur Marie à la Tour, après la chute de Jane Grev. Reine maintenant, elle avait gagné en expérience et n’avait encore rien perdu en beauté. Elle avait tout son coloris de jeunesse et par là elle rappelait plus son père que sa mère. Sa peau était blanche et son teint avait de l’éclat. Ses cheveux étaient d’un blond ardent. Ses yeux bleus à nuances mobiles jetaient plus d’éclairs. Son front s’était agrandi aux proportions de ses idées. Sa bouche était impérieuse. Sa taille, quoique irréprochable, avait conservé sa roideur. Toute sa tête faite pour commander se détachait bien de ses épaules, malgré la fraise. Elle avait la majesté, plus que la séduction. Ses mains toutefois étaient les plus délicates du monde. Fière de ses moindres avantages, son air était d’une souveraine. Aussi essaya-t-elle familièrement dans son gantelet de daim le sceptre sanglant échappé à sa sœur, comme elle avait dès longtemps essayé les pensées royales dans son esprit. On comprit vite qu’elle avait cultivé, parmi les loisirs de sa retraite, l’art compliqué du gouvernement des hommes. Sa longue captivité, sous Marie, l’avait préparée à l’empire. Elle avait consommé un rude apprentis-