LIVRE II
sage, sans que sa science coûtât rien au peuple. Pareille à ces bons musiciens qui se sont instruits laborieusement avant de monter sur le théâtre de leurs succès où ils débutent avec un instrument parfait, et tout leur talent, Élisabeth, lorsqu’elle fut investie du pouvoir, en avait joué déjà dans les répétitions de sa solitude, et, lorsqu’elle s’assit sous son dais, son génie la ceignant non moins que la couronne, elle prouva soudain qu’elle était mûre pour régner.
Dans les cinq jours qui s’écoulèrent depuis la nouvelle de son avènement jusqu’à son départ d’Hatfield, Élisabeth s’occupa de beaucoup de soins et prit certaines mesures qui ne furent connues et publiées que plus tard.
Elle fut affectueuse pour sir Thomas Pope, son geôlier respectueux et même sympathique. Elle assigna à Parry, un serviteur éprouvé, l’intendance de sa maison. Le docteur Parker, l’ancien chapelain d’Anne Boleyn, fut destiné par Élisabeth à l’archevêché de Cantorbéry. Elle pourvut l’illustre famille des Howard qui lui était alliée : au duc de Norfolk elle conféra l’ordre de la Jarretière, à Thomas lloward le titre de vicomte de Dindon, au marquis d’Efiingham elle conserva les fonctions de lord chambellan. Elle enrichit ses autres parents : Richard Sackville, François Knollis dont la fille d’abord mariée au père du célèbre comte d’Essex avait épousé ensuite le comte de Leicester. Henri Cary, cousin d'Elisabeth, fut comblé au delà de tous les autres. II avait vendu son héritage pour aider la princesse prisonnière. Elle ne se montra point ingrate. Elle éleva Cary à la pairie, le créa baron d'Hunsdon et lui accorda des terres immenses. On avait surnommé tous ces parents d'Elisabeth « la tribu de Dan. » Nul n’eùt osé y toucher, tant ils étaient sacrés par l’amitié de la reine !
Deux choix plus importants, parce qu’ils correspondent à toute l’àme et à presque toute la vie d’Élisabeth, datent aussi de cette époque. L’estime dicta l’un, le goût le plus passionné emporta l’autre. William Cecil et Robert Dudley arrivés en
poste au château d’IIatfield, à cette aube du règne, furent institués par Élisabeth, Cecil son premier secrétaire d’État, Dudley son premier écuyer et le général de sa cavalerie. Ce commencement est incomparable; la fille de Henri Vil I décrète en elle-même, dès Hatfield, sa gloire et ses plaisirs. Par une double délibération, elle s’assure son plus grand ministre et son plus grand favori.
Elle cause des heures entières avec Cecil. Elle s’abstient de frapper les anciens conseillers : l’évêque Heath, le marquis de Winchester, les lords Derby, Pembroke, Clinton, Howard d’Eûingham, les comtes de Shrewsbury et d’Arundel, les chevaliers Mason, Petre, Cheney et Sackvillc, des seigneurs et des courtisans tous catholiques, enfin le docteur Boxall, un profond jurisconsulte, catholique aussi. Non, la reine ne destitue aucun de ces conseillers orthodoxes, mais elle en nomme d’autres, tous protestants : le comte de Bedford, William Parr, Ambroise Cave, François Knollis, Édouard Rogers, Thomas Parry et Nicolas Bacon.
Toutes ces décisions ne transpirèrent pas immédiatement, mais dès lors elles furent arrêtées.
Il y eut dans le grand conseil un petit conseil qui prit toutes les initiatives et qui gouverna tout. 11 était composé des amis de Cecil qui en fut l’inspirateur ; Élisabeth en était la divinité. De 1558 à 1598, en d’autres termes, pendant un ministère de quarante ans, Cecil s’appliqua à faire pour la reine du trône un autel. Élisabeth, à son tour, savait gré à Cecil de ses piétés et elle lui rendait en autorité tout ce qu'il lui accordait en déférence; mais toujours il fallait qu’avant de commander à l’Angleterre, il eût obéi â la reine. Et ce n’était pas à des respects officiels qu’elle cédait, ce n’était qu’à des démonstrations lumineuses, bien que laconiques. Elle ajouta ses passions à la haute raison de son ministre ; toutefois cette raison la domina souvent pour le bonheur de la Grande-Bretagne et pour son propre bonheur.