LIVRE XII
chancelier, et il pleura deux fois de ne pouvoir user en cette occasion de la prérogative royale. Mais il devait se disculper lui-même et surtout absoudre Buckingham de toute participation aux abus. Le parlement et la nation étaient échauffés à la poursuite des prévaricateurs. 11 leur fallait une victime illustre. Ne voulant à aucun prix liver son favori, Jacques, malgré son regret, résolut de sacrifier son chancelier.
Le malheureux Bacon avait compris cela. Dans l’impossibilité de combattre, soit avec la clémence royale, soit avec sa propre innocence, il se décida aux humiliations de la prière. Il ne cria pas justice ; il demanda pitié.
Le 2 1\ avril, il adressa, par S. A. le prince de Galles, l’acte suivant :
Humble acte de soumission du grand chancelier aux trèshonorables lords siégeant en la chambre haute du Parlement.
• Sous le bon plaisir de Vos Seigneuries, je vous supplie, « Milords, de bien interpréter ce que je vais écrire. Les pa- « rôles qui échappent à un esprit troublé et à un cœur navré « réclament quelque indulgence.
« Je sais que depuis longtemps on attend de moi une jus- « tification, et je me suis arrêté à une seule empruntée à Job. « Après l’aveu plein et entier que je vais faire à Vos Seigneu- « ries, en me mettant à, leur discrétion, je dirai avec ce saint « homme : « Je n’ai pas caché mes actions comme Adam a « caché les siennes ; je n’ai pas renfermé mes fautes dans « mon sein. » Voilà l’unique justification dont j’userai.
« 11 ne me reste plus qu’à confesser ingénument et sans « feuilles de figuier que j’ai pris connaissance des diverses « charges élevées contre moi; je déclare qu’insuffisamment « établies devant vous, elles le sont suffisamment dans ma « mémoire pour me déterminer à abandonner ma défense et « vous obliger à me condamner et à me punir. »
384 histoire d’élisabeth d'Angleterre
Bacon en appelle à la clémence des lords. 11 lui serait facile d’atténuer ses fautes, mais il laisse ce soin à ses juges. 11 a en eux une confiance absolue. Ils ne sont pas de simples juges ; ils sont des juges hommes d’État. Leur juridiction est souveraine. Leurs attributions sont discrétionnaires dans l’indulgence et dans la miséricorde. Si donc c’est leur bon plaisir, ils ont le droit de modérer la peine.
« Je souhaite humblement, ajoute-t-il, que Sa Majesté me « retire son sceau ; ce sera pour moi un sujet d’alïliction bien « grande, mais aussi une assez douloureuse expiation.
« Milords, vous êtes ou des gentilshommes, et toujours la
* compassion habite les cœurs nobles, ou de respectables « prélats, disciples de celui qui n’achève pas de rompre le « roseau brisé. Or, plus les sièges où vous êtes assis sont t élevés, plus vous serez sensibles aux vicissitudes de ce « inonde et à, la chute de quiconque tombe de haut.
« Je remets donc mon sort entre vos mains. Que mon « repentir dicte mon arrêt et que la perte du sceau soit mon « châtiment! Daignent Vos Seigneuries m’épargner de plus
• grandes rigueurs et me recommander à la merci du roi.
« Que l’esprit de Dieu soit avec vous !
« De Vos Seigneuries l’humble serviteur,
« François Saint-Ai.ban,
■ Chancelier »
Rien n’était plus habile que cette attitude suppliante de lord Bacon. Il ne prétendait pas à la dignité que donne la conscience. Coupable, il s’cflorçait, par sa soumission envers la chambre haute, de l’incliner au pardon. Ce pardon, c’était la destitution, une destitution, il est vrai, mêlée de scandale, puisqu’elle serait sollicitée auprès du roi officiellement et qu’elle serait motivée sur des actes odieux. Mais, enfin, tout se bornerait à la remise du grand sceau. Le chancelier per-