LIVRE XII
drait la première magistrature de son pays et serait déshonoré. Il conserverait du moins la pairie, la liberté ; il éviterait la confiscation de ses biens et la dégradation de la noblesse. Dans le naufrage de sa fortune, il aspirait surtout à sauver ses titres. Il voulait n’être pas seulement Bacon, il voulait rester baron de Yerulam et vicomte de Saint-Alban.
Les lords furent touchés du prosternement d’un si grand homme. Ils trouvèrent néanmoins que les aveux du chancelier étaient trop vagues et qu’il esquivait trop les charges.
Ils lui envoyèrent une procédure composée de vingt-huit chefs d’accusation. Le chancelier était sommé de répondre par ordre à tous les griefs. Tandis que les ennemis de Bacon lui imputaient des prévarications qui montaient jusqu’à cent mille livres sterling, la chambre, inaccessible aux rumeurs du dehors, ne constatait que huit mille livres environ, c’est-à-dire deux cent mille francs frauduleusement perçus par le chancelier. Ce total n’était pas complet et menaçait de grossir. Bacon s’empressa de satisfaire la chambre par un mémoire qu’il lui adressa le 29 avril. 11 se borna, la rougeur au front, à expliquer, ne cherchant pas à nier, tout au plus atténuant parfois. Il avait reçu de l’argent des parties, tantôt avant, tantôt pendant, tantôt après les procès. 11 ne revendiquait pas un droit, il implorait une grâce.
« Milords, ayant lu l’accusation portée contre moi, descen- « dant au fond de mes souvenirs et sondant aussi loin que je « puis ma conduite, je confesse pleinement et ingénument « que je suis coupable de corruption.
« Oui, je le confesse, dans les faits que l’on énumère, il y « a, de quelque façon qu’on les envisage, crime de corruption « et oubli de la probité. Je m’en repens du fond de mon cœur « et me soumets au jugement de la cour... Puisse ma con- « damnation, si Vos Seigneuries la prononcent, ne pas con- « sommer ma ruine, mais se ressentir de votre bonté. J’attends
386 histoire d’élisabeth d’angleterre
« plus de vous, j’attends que vous soyiez pour moi de généreux « intercesseurs auprès de Sa Majesté, afin qu’elle m’accorde « sa clémence. »
La chambre, après la lecture de ce mémoire du chancelier, lui dépêcha une députation de lords pour en constater l’authenticité et la signature. Bacon répondit à la députation que le mémoire était bien de lui. « Ma main et mon cœur y sont, dit-il, je prie Vos Seigneuries d’v ajouter leur commisération, je les prie d’avoir compassion d'un roseau brisé. »
Sur les déclarations du chancelier aux messagers de la chambre, elle autorisa ces messagers à réclamer du roi que le sceau fût retiré à Bacon. Le prince de Galles ayant accompagné chez son père les lords en grand costume de pairs, Jacques obtempéra sans délai au désir du parlement. II désigna quatre des lords présents pour aller à l’hôtel d’York redemander le grand sceau à Bacon. Le chancelier accueillit ses collègues avec une tristesse profonde mêlée de courtoisie et de résignation. Ils furent émus, et, comme ils s’excusaient du cruel devoir qui leur était imposé : « Je ne vous en veux pas, milords, dit Bacon, voici le grand sceau. 11 est juste que je le rende, puisque je n’ai pas mérité de le garder. Le roi me l’avait donné, ce sont mes délits qui me l’enlèvent : liex dédit, culpa abslulit. »
Le sceau fut reporté à Jacques dans son palais de White- Hall. Il reprit ce gage de sa confiance trahie et investit le lord grand juge des fonctions provisoires de chancelier.
La décision du roi ayant été communiquée au parlement le 'ï mai, il fut arrêté dans les deux chambres que le jugement sur le chancelier serait prononcé le lendemain. La chambre haute se hâta de renvoyer à Bacon des messagers, mais ce n’étaient plus des lords, c’étaient un huissier et un sergent d’armes. Ces officiers infimes et néanmoins si redoutables pénétrèrent jusque dans la chambre à coucher de Bacon.