LIVRE xir
Bushel, l’un des plus affectionnés domestiques du chancelier, était auprès de son maître qui souffrait et se désespérait tour à tour.
A l’aspect de l’huissier et du sergent d’armes, Bacon se leva sur son séant ; il gémit, et dit : « Messieurs, je n’ignore . pas que je devrais vous suivre, mais la maladie me retient, une maladie réelle et non feinte. Soyez mes témoins et mes interprètes devant milord président. »
Les deux officiers se retirèrent. La pilleur mortelle du chancelier qu’ils étaient accoutumés à vénérer, sa voix faible, son accent plaintif, les affirmations redoublées de Bushel qui les reconduisit jusqu’à la rue, les persuadèrent. La chambre haute, instruite de leur rapport, opina qu’il serait procédé contre l’accusé en son absence, et elle manda sa délibération à la chambre des communes. Ce fut une grande faveur pour Bacon. Ses collègues, presque tous ses admirateurs, lui épargnèrent le supplice d’entendre à genoux, à leur barre, la sentence infamante, dans ce parlement qu’il présidait naguère avec tant d’éclat.
Les communes, ayant obtempéré à l’intention de la chambre haute qui avait fixé le jugement au 3 mai, chargèrent, le matin de ce jour, leur orateur sir Thomas Richardson de solliciter ce jugement, ce qu’il fit par un discours animé.
Tout étant préparé, le lord grand juge répondit :
• Monsieur l’orateur, sur l’accusation de la chambre des « communes contre le vicomte de Saint-Alban lord chance- « lier, la haute cour du parlement a ordonné une information « de laquelle il résulte, non moins que de l’aveu de l’accusé,
« qu'il est coupable des crimes de corruption signalés par « ladite chambre des communes et de plusieurs autres faits « de même nature non signalés par elle.
« En conséquence, la haute cour a notifié au lord chance « lier de comparaître devant elle. Il s’en est abstenu, non par
histoire d’élisabeth d'angleterre
« révolte ou à mauvais escient, mais par suite d’un état de « faiblesse et de maladie officiellement prouvé.
« La haute cour n’en a pas moins passé outre et a rendu « son jugement dont voici la teneur :
« Le vicomte de Saint-AIban, lord chancelier, est con- « damné :
« 1° A payer au roi une amende de quarante mille livres « sterling;
« 2° A rester enfermé dans la prison de la Tour le temps « qu’il plaira à Sa Majesté;
« 3° A ne plus exercer de fonctions publiques, soit honori- « fiques, soit salariées ;
« !i° A ne plus siéger au parlement et à ne jamais se mon- « trer dans le territoire du ressort de la cour. »
Bacon attendait avec anxiété des nouvelles. Ce fut lord Windsor qui lui apprit l’arrêt fatal par l’entremise de Thomas Bushel qui accourut tout haletant à l’hôtel d’York. Bacon était toujours couché, plus blême que l’oreiller sur lequel sa tête était renversée, dans l’ombre des rideaux fermés de sa fenêtre. « Qu’ont-ils fait de moi? s’écria le pauvre chancelier à l’apparition de son serviteur. — Milord, reprit Bushel, vous êtes ruiné par la sentence; mais, grâce au suffrage des évêques, ni vos biens ne sont confisqués, ni vos titres abolis. Vous êtes encore baron de Verulam et vicomte de Saint-AIban. — Ainsi, dit Bacon, je dois toute ma reconnaissance au clergé. »
Il aborda ensuite tous les détails de la séance, et Bushel le satisfit. Quand il eut tout entendu, Bacon, s’agenouillant sur son lit, se frappa la poitrine et dit : « Mon Dieu, mon Dieu, ce calice est encore bien amer. Soutenez-moi. »
Bacon fut le premier exemple d’un pair exclu du parlement. Il y avait eu des pairs décapités; il n’y en avait pas eu un seul de chassé. Tout ébranlé sous cette ignominie, Bacon fut conduit à. la Tour. Précipité du fauteuil de chancelier dans