‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 185 sur 210 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

son noir cachot, le malheureux grand homme s’y plongea comme dans un tombeau. Ce fut même plus qu’un sépulcre, car ce fut un sépulcre douloureux, où l’estime plus précieuse que l’existence était ensevelie, où le mort était tout palpitant d’angoisses. Ce mort vivant, ô supplice des supplices! sortit, le troisième jour, du sombre monument sur un ordre du roi, sollicité par Buckingham et par le prince de Galles.

Quand on annonça à. Bacon la liberté, il dit au chambellan deWhite-Hall : « Je remercie le roi du fond de mon cœur, mais je suis un roseau brisé. » Ce mot lui était familier. « Je suis, répétait-il sans cesse, un roseau brisé. » Et c’était vrai.

Heureusement pour le monde et pour lui-même, il était aussi un roseau pensant.

11 ne quitta pas Londres précipitamment; il se prépara lentement à, son exil. De grands travaux le préoccupaient en même temps que le rongeait la honte d’une sentence flétrissante. Il honorera son siècle, après s’être déshonoré lui-même. Il éblouira les contemporains, il étonnera la postérité. Il achèvera sa Grande Instauration.

Il annonça cette magnifique intention au roi, à Buckingham, au prince de Galles. Il l’écrivit au comte de Gondomar, ambassadeur d’Espagne (6 juin 1621) ;

« Monseigneur, je songe plus que jamais à mon œuvre. « Mon âge, ma position et mon génie auquel j’ai obéi assez « mal jusqu’ici, m’invitent à cultiver les lettres, à instruire « les acteurs que je laisse sur la grande scène d’où j’ai dis- « paru, et à, ne plus travailler désormais que pour l’avenir. « Je ne sais si j’y trouverai la gloire, mais j’y trouverai cer- « tainement l’avant-goût d'une vie meilleure... »

Pénétré des égards et des déférences de Gondomar, Bacon lui écrivait de nouveau :

« Je reconnais la divine providence au soin qu’elle a pris

histoire d’élisabeth d’Angleterre

« de me susciter miraculeusement, dans l’abîme où je suis, un « ami tel que vous, qui, malgré les affaires, malgré les difïi- « cultés, a fait pour moi ce que mes autres amis n’ont pas osé « ou n’ont pas pu. Votre Seigneurie en goûtera la récompense « dans son cœur généreux. Peut-être même la postérité vous « tiendra-t elle compte, mieux que de toutes vos vertus, de la « consolation et du secours que vous apportez à mes malheurs; « oui, la postérité pour laquelle je ne mourrai pas tout entier. « Si par moi-même je ne puis rien pour vous qu’être à vous, « je puis du moins vous garantir que le feu de ma reconnais- « sance ne cessera de brûler sous les cendres de mon dé- « sastre. *

Bacon souhaitait Londres pour résidence. Mais l’arrêt qui pesait sur lui l’écartait de la grande cité où étaient ses habitudes, ses affections les meilleures, où il avait ses collections particulières et les collections publiques, les musées, les bibliothèques, les instruments de science, les cabinets variés de ses études. Londres aussi le rapprochait des grands médecins pour sa santé, des grands avocats pour ses dettes qui s’étaient accrues dans des proportions formidables.

Les dettes! ah! ce ne sont pas les dettes que nous reprochons à Bacon. Les dettes, lorsque l’intégrité, lorsque la charité les dorent d’un double prestige, sont plaintes chez un homme de génie avec un sentiment aussi exquis que la poésie et plus tendre que l’admiration.

Mais Bacon, peu apprécié, très-menacé, se préoccupait avec raison des moyens de combattre ou de déjouer -ses créanciers aigris.

Toujours les créanciers avaient été les fléaux de Bacon ; il en avait l’épouvante. Même avant son dernier procès, ils l’avaient poursuivi à outrance et incarcéré. Depuis sa chute, ils redoublaient d’exigences. Il avait recours aux gens de loi qu’il interposait entre lui et ces dogues hurlants. Lorsqu’il

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