LIVRE XII
était forcé de comparaître lui-même et de payer de sa personne, il était inépuisable en ressources, en séductions, soit qu'il fût en tête-à-tête avec un seul interlocuteur, soit qu’il affrontât une assemblée tumultueuse et la plus terrible des émeutes : une émeute de créancière.
Londres était donc nécessaire à Bacon pour ses affaires autant que pour ses travaux et pour ses intimités, mais il en était proscrit et il ne lui était pas loisible d’y demeurer.
11 obtint quelques délais par Buckingham, qui introduisit dans le cabinet du roi Thomas Meautys, l’ancien secrétaire de Bacpn. L’accueil du roi fut bienveillant, et Bacon fut content de l’entrevue. 11 dit, en l’apprenant de la bouche de Meautys : * J’ai encore un bon maître, un bon ami et un bon serviteur, » désignant par là le roi , Buckingham et Meautys luimême.
L’un des souhaits de Jacques Ier, qui ne voulait pas se compromettre avec son parlement, était que Bacon n’éludât point son arrêt et se fixât sans retard à Gorhambury.
C’était, on s’en souvient, la terre où Bacon avait joué enfant. Cette terre que son père aimait n’avait d’abord été qu’une petite maison. Élisabeth, étant venue un jour y visiter son ministre, lui témoigna par quelques mots indirects qu’elle ne trouvait pas cette demeure convenable à la dignité d’un garde des sceaux. Nicolas Bacon , heureux des sollicitudes de la reine et de l’honneur qu’elle lui avait fait en passant son seuil modeste, s’empressa de se conformer aux insinuations de sa souveraine. De son jardin il fit un parc et de sa maison un château en la prolongeant de deux ailes.
C’est dans cette résidence, que François Bacon avait héritée de son frère Antoine, qu’il se réfugia pour obéir au conseil de Jacques. 11 vécut là très-agité, rêvant sans cesse de Londres où il habitait, tantôt son hôtel d’York que convoitait Buckingham, tantôt sa maisonnette d’Holbom qu’il avait fait bâtir près du collège de Gray’s inn, théâtre de ses premiers
histoire d’élisabeth d'angleterre
triomphes d’éloquence touchant les origines et la philosophie du droit, soit ancien, soit moderne. , ,
L’homme n’est bien qu’où il n’est pas. Gorhamburv située près de Saint-Alban et de Verulam, Gorhambury célèbre entre tous les sites de ce charmant comté d’Hertford où le froment prospère, où les quatre rivières de Lea, de Maran, de Rib et de Quin se réunissent afin de transporter à Londres la drèche et le blé, Gorhambury, cette terre paternelle et vénérable de Bacon, ne lui plaisait point. Il soupirait pour une capitale où l’appelaient la science, la proximité de tout et peut-être aussi la facilité de dérober sa tête glorieuse, quoique découronnée de ses auréoles.
L’illustre métaphysicien complétait donc tristement à Gorhambury son recueil d’érudition, sa Sylva sylvarum, y approfondissait ses traités sur les vents, sur la vie et la mort, sur la cohésion et l’expansion des corps dans l’espace, sur la pesanteur et la légèreté, sur la sympathie et l’antipathie des êtres, sur le soufre, le mercure et le sel. En même temps, il faisait traduire son de Augmenlis par Hobbes, son disciple, et par le docteur Rawley, son chapelain, qui fut ensuite le chapelain de Charles 1" et de Charles II. Il recevait quelques rares amis, des créanciers innombrables, et se débattait, au milieu de ses labeurs, dans d’inextricables embarras et dans des gênes indignes.
Il avait bien une pension du roi de douze cents livres sterling, six cents livres du bureau des aliénations et sept cents livres de ses propriétés non engagées, ce qui lui faisait un revenu de plus de soixante mille francs; mais tout cela était dévoré dans ses expériences coûteuses, et il sentait les atteintes de la misère. Il devait deux millions et il se consumait dans des nécessités renaissantes.
Il cria vers le roi du fond de sa détresse. Jacques, attendri par les accents de son ancien chancelier, par les instances du prince de Galles et de Buckingham, remit à Bacon son amende