‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 188 sur 210 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

éclata en de plus vives ardeurs. Mais l’allégresse de Bacon dura peu.

Quoique nommé deux fois encore au parlement, où il n’osa siéger, il s’aperçut qu’on ne recouvre pas l’honneur -et qu’un roi même ne peut le rendre à qui l’a perdu.

Il y a un portrait de Bacon à cette époque de son orageuse vie : c’est le plus expressif des trois portraits de lui que je connaisse.

Bacon est tout habillé de noir, comme s’il s’était revêtu de deuil sous la réprobation publique. Ses cheveux sont rares, gris et quelque peu bouclés. Le front s’élève très-haut, bombé de face, déployé à droite et à gauche, des deux côtés des tempes profondes, et semble former trois fronts pour contenir toutes les idées et toutes les sciences. Les yeux rêveurs où (lotte l’infini éclairent d’un rayon le visage qu’une nuée couvrait habituellement. Car ce visage sillonné fut souvent obscurci par des impertinences ou par des brutalités soit de l’envie, soit de l’ignorance, soit de la vulgarité. La bouche ferme, vigoureuse, mélancolique cependant, sourit par un effort; mais ce sourire, aussi triste que la résignation, est plus navrant que des larmes. Cette physionomie découragée est plèine de génie et de malheur. Ce qui contriste profondément à l’aspect de cette tête monumentale, c’est que les angoisses de ce grand homme qu’elle courbe de son poids sont inguérissables et que le destin ne sera jamais fléchi.

Le warrant du roi Jacques parut dans les premiers moments à Bacon une réhabilitation entière. Mais il ne tarda pas à être détrompé. Les méchancetés, les injures déguisées ou hardies se multiplièrent autour de lui. 11 se rejeta plus ardemment dans la science, malgré son âge. Ce fut son refuge sacré. Sortait-il de cet asile inviolable pour errer de son château de Gorhambury, à son hôtel d’York, de son hôtel d’York à sa maison d’Holborn, près de Gray’s inn, il rencontrait des curiosités, des ironies ou même des avanies qui

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l’abreuvaient d’amertume et de fiel. Ses dernières années furent une passion. Il portait un arrêt d’infamie plus lourd qu’une croix, et qui l’écrasait d’autant plus qu’il était émané du premier tribunal de l’Angleterre. Hélas! cet arrêt brûlant était un enfer invisible qui dévorait partout intérieurement ce pauvre grand homme. Lui, que le monde admirait et auquel la postérité dressa tant de statues, il était dédaigné dans son île! Lui, qui avait la gloire, il n’avait plus la considération, ce bien nécessaire à tout homme et surtout à un Anglais !

Bacon avait beaucoup d’orgueil et plus de présomption encore que d’orgueil. Chaque jour, il était atteint au plus profond de sa sensibilité malade. Ses blessures étaient nombreuses, ou plutôt il n’était qu’une blessure sur laquelle la moindre insulte était un coup poignant.

Quoique très-averti par de cruels hasards, il n’évitait pas assez les occasions. Il les cherchait souvent. Sa confiance était invincible. Il s’exposait infatigablement aux malveillances, aux outrages même. Dupe de sa vanité, il ne comptait pas assez avec la vanité des autres. Les plus médiocres étaient les plus féroces et se vengeaient, en offensant, d’avoir admiré. Les uns avaient été importunés par le génie, les autres par la faveur, les autres par le rang, tous par une supériorité quelconque de Bacon, et ils s’enveloppaient de sophismes, de scrupdles pour déshonorer un grand homme. C’était par vertu qu’ils frappaient.

Il y aurait beaucoup de petits faits odieux à raconter. Je n’en citerai que trois, et ce sera bien assez.

Un soir d’automne, Bacon à cheval traversait avec Bushel le comté de Buckingham, se rendant à Gorhambury. Tenté par la beauté d’une avenue et d’une maison de plaisance dont il avait connu autrefois le propriétaire, il se décide tout à coup à lui faire une visite. Il arrive au perron, descend de cheval, pénètre dans le vestibule, se nomme avec une sorte de fatuité

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