LIVRE II
William Cecil avait étudié le droit à Cambridge d’où il sortit jurisconsulte. Il s’y était ayssi appliqué à la théologie. Sa supériorité dans cette science lui valut la faveur de Henri VIII. Il avait attiré l’attention du roi par une controverse brillante avec deux prêtres irlandais qui soutenaient la suprématie du pape. Cecil les réfuta et conquit Henri VI II, dont la bienyeillance l’illustra.
Le duc de Somerset le fit secrétaire d’État. Il se maintint au milieu des factions. Le duc de Northumberland, après la décapitation du duc de Somerset, rendit à Cecil tous les emplois qui lui avaient été enlevés comme à l’un des agents les plus distingués du Protecteur. Il fut estimé d’Édouard VI, même de Marie, quoiqu’il eût signé l’acte qui déclarait Jane Grey héritière de la couronne. Il avait seulement apposé son nom, sans vouloir rédiger la proclamation qui excluait du trône les deux filles de Henri VIII.
11 fut destitué sous Marie Tudor, mais il était consulté par les ministres. C’était un homme à part. Son aptitude aux grandes affaires lui créa dès lors une situation exceptionnelle. 11 était fait pour diriger le gouvernement, quel qu’il fût, et il apparaissait à tous, hors des partis et indépendamment des souverains, comme l’administrateur aussi indispensable qu’éminent de la monarchie anglaise.
Nul n’était aussi persuadé que lui-même de sa vocation spéciale. Dans la disgrâce de Marie, il pressentait la faveur d’Élisabeth. Il se mit en mesure avec cette princesse dont il prévoyait les destinées. Il engagea une correspondance secrète avec elle et elle s’accoutuma peu à peu dans sa résidence d’IIatlield â suivre ses avis et à le regarder comme son ministre futur.
La préférence que cette princesse montre à William Cecil en devenant reine est d’un heureux augure pour elle et pour l’Angleterre.
Il portera le fardeau du règne. Il se dévouera à trois
HISTOIRE d’ÊUSABETH d'.VNOLF.TERRE
tâches colossales et il les accomplira. Il fondera définitivement le protestantisme, créera la plus étonnante marine du monde et garantira non-seulement la Grande-Bretagne, mais l’Europe, de la tyrannie de la maison d’Autriche. Il fera d’Élisabeth le contre-poids de Philippe II.
Le portrait de William Cecil a cela de saisissant qu’il est toute une biographie dans les proportions d'une médaille. Bien d’éclatant, nulle auréole autour de ce visage d’une animation tranquille. La tête est préservée du froid par un bonnet do velours, les oreilles par deux bandes de soie ouatée qui descendent du bonnet comme dans les toiles d’IIolbein. Le front vaste combine, les yeux creusés sous les sourcils observent, la bouche ferme et résolue dédaigne les paroles.. Elle ne perd pas de temps à discuter, à persuader, à convaincre. Elle ordonne, mais on devine que son commandement, loin d’être un caprice, est une conclusion. La barbe qui tombe jusque sur la poitrine invite à la confiance et au respect non moins que la barbe orientale d’un sage de la haute antiquité. Cette figure laborieuse, persévérante et sereine rend encore des oracles, mais ce sont les oracles du bon sens. Point de charlatanisme, point de longs discours, point de confusions ; au contraire, — de la logique, des solutions, des actes, des choses, des négociations fructueuses, des réalités soit par la paix, soit par la guerre : voilà ce qu’exprime cette physionomie admirable dans sa placidité robuste.
William Cecil travaillait toujours. Il est si pensif dans son cadre qu’on le prendrait presque pour un philosophe. Son neveu François Bacon, le grand métaphysicien, n'aura pas un aspect plus méditatif. Seulement il songera aux idées éternelles, tandis que Cecil essayera sans se lasser jamais, avec une activité égale, la science de la politique et du gouvernement.
Pendant que tous flattent Élisabeth, cette reine de quelques heures, Cecil la dirige. Leurs intelligences se correspondent.