LIVRE I
a de solides. La spontanéité, la vivacité, le mouvement, l’inspiration, nous attirent par une soudaine électricité; mais la réflexion, le don de l’idée nette, la sagacité et l’étendue de l’intelligence ont aussi leur originalité lumineuse. Il ne faut dédaigner aucune de nos puissances intérieures.
Élisabeth qui donna son nom à son siècle, h ce point qu’on ne dit pas seulement le règne, mais le siècle d’Élisabeth, eut en partage une haute raison qui domina tout autour d’elle et qui la domina elle-même. Celte raison aidée du caractère et consacrée îi un vaste gouvernement, cette raison sans cesse active et de plus en plus judicieuse par la force de l’expérience, celte raison croissante, robuste, imperturbable, jamais en défaut, si bien qu'elle arrive presque dans les sphères du pouvoir à l'infaillibilité, cette raison très-primitive et trèscultivée est, à travers les humeurs fantasques et parfois atroces, le trait distinctif et en quelque sorte tout le génie d’Élisabeth Tudor.
Maîtresse d’clle-même, égale, imposante, elle aura la physionomie de la royauté autant qu’elle en a l’àme. Cette femme n'est pas une femme, c’est une reine, la reine incomparable qui se suffira toujours à elle-même. Elle ne quittera point Saba. et n’ira jamais à nul Salomon. Elle sera indépendante de tout homme, de tout prince. Elle aspirera au titre un peu téméraire de la reine vierge. Elle fondera l’autorité suprême, la marine anglaise, elle enracinera une religion dont elle sera la modératrice, unissant dans un indissoluble nœud la souveraineté temporelle et la souveraineté spirituelle qui constituent le plus absolu des gouvernements, le gouvernement d’Élisabeth.
Retracer cette reine superbe, c’est retracer l’Angleterre elle-même à son moment décisif. Commençons donc sans prévention, avec une équité scrupuleuse. Aussi bien, malgré des réserves indispensables, cette princesse que son hypocrisie ceint d’un nuage, au milieu même de l’auréole de sa gloire, mérite d’être racontée et dévoilée dès le berceau.
histoire d’élisabeth d’angleterre
Née, le 7 septembre 1533, à Greenwich, dans l’atmosphère orageuse des passions et de la politique, Élisabeth fut baptisée le 16 du même mois, en grande pompe, à l'abbaye de Westminster.
Le cortège de l’enfant royal était éblouissant. Le lord inaire y était mêlé. Les ducs de SulTolk et de Norfolk brillaient au premier rang, l’un avec sa baguette de grand maître, l’autre avec son bâton de comte maréchal. Tout ce qu’il y avait de plus illustre les suivait. Des barges splendides transportèrent la cour par la Tamise de Greenwich à Westminster. Le chemin, de la rivière à l’abbaye, était recouvert de tapis magnifiques. Les fleurs de tous les parcs et de tous les jardins de Londres furent effeuillées ce jour-là hors do l’église et dans l’église.
La petite Elisabeth, enveloppée d’un manteau de velours rouge bordé d’hermine, fut confiée aux bras de la duchesse douairière de Norfolk, sa bisaïeule, qui était marraine avec la marquise de Dorset, l’aïeule de Jane Grey. Le parrain était Cranmcr. Ce fut Stokesly, évêque de Londres, qui baptisa la princesse. Les fonts étaient d’argent massif. Un dais mobile, suspendu au-dessus de la tête de l’enfant, se déplaçait à mesure, réglant ses plis sur les pas de la douairière de Norfolk. Il fut tenu près des fonts par le vicomte de Rocheford, par lord Ilussey, par les lords William et Thomas Howard qui étaient frères. Henri, comte d’Essex, lendit les bassins en or, et Henri, marquis de Dorset, la salière ornée de pierreries. Le cierge de cire blanche était dans la main de William Courtney, marquis d’Exeter, dont la mère était fille d’Édouard IV.
Quand le hérault de la Jàrretière eut annoncé que « la haute et puissante princesse Élisabeth était chrétienne par la grâce du baptême, » et que Henri VIII eut déposé un baiser sur le front de sa fille, Cranmer, le parrain de la princesse, la bénit.