I.1VHE I
Shakspeare a mis sur les lèvres de l'archevêque le charbon de feu, et voici quelques lignes de la prophétie que le poêle attribue au prélat :
« Elisabeth sera, — mais parmi ceux qui vivent aujour- « d’hui, il en est peu qui verront briller ses vertus, elle sera « • le modèle de tous les princes de son temps et de tous ceux « qui leur succéderont. La sagesse visitera cette âme pure.
« Les saintes pensées nourriront son esprit. Scs sujets l’ado- « reront. Ses ennemis trembleront comme des épis battus et
• se pencheront tristement. Le bien va grandir avec elle.
» Durant son règne, chacun tranquille sous l’ombre pater- « nelle y mangera les fruits des arbres qu’il aura plantés et « chantera à ses voisins des cantiques de paix. Dieu sera « connu et prié comme il veut l’être.
« Cette enfant, pour le bonheur de l’Angleterre, atteindra « un long âge. Beaucoup de jours luiront sur elle et elle les « signalera tous par des bienfaits. ITélas! Plût à Dieu que mon
* regard ne pénétrât pas plus loin! Mais elle doit mourir, il « le faut : il faut que le ciel la possède. Elle mourra vierge.
« Elle passera sur la terre comme un lis sans tache, et l’uni- » vers sera dans le deuil ! »
Voilà de belles paroles. L’histoire peut les emprunter à la poésie, parce qu’elles rappellent, sinon la lettre, du moins le sens très-exact de ce qui fut dit par Cranmer.
Anne Boleyn désirait être la nourrice de sa fille; mais Henri VIII, par un égoïsme de volupté, s’y refusa. Cette mère ne put qu’allaiter de tendresse et d’un premier sentiment des choses la petite princesse qui était fort précoce. Bientôt l’enfant ne rencontra plus dans les palais de son père la reine foudroyée. C’est à la Tour qu’on la mena et qu’Anne captive redoubla ses caresses à celle qui allait la perdre si tragiquement. Elisabeth ne comprenait pas. Un soir enfin, on l’arracha aux étreintes de sa mère qui la serrait plus étroitement que de coutume, et, le lendemain, la tête qui s’était
8 histoire d’élisabeth d’ Angleterre
tant inclinée sur son berceau roula sur l’échafaud sanglant.
Élisabeth n’avait plus de mère. Henri VI 11, qui avait fait Marie, sa fille aînée, orpheline par la répudiation de Catherine d’Aragon, fit Élisabeth orpheline aussi par le meurtre légal d’Anne Boleyn. 11 leur donna une marâtre assez douce : Jeanne Seymour, qui mourut en couches du prince Édouard; puis une autre : Anne de Clèves, dont il se sépara; puis une autre : Catherine Howard, qui fut décapitée; puis une autre encore, qui lui survécut : la spirituelle Catherine Parr.
Élisabeth, quoique très-jeune, s’acclimatait à ces secousses, et, comme une tige agitée des hauts sommets, elle croissait et s’affermissait dans la tempête.
La condition civile de la princesse subissait de brusques et fréquentes vicissitudes, à mesure que le roi son père, sous l’influence de Vénus impudique, passait d’une constellation de son demi-zodiaque domestique à une autre constellation.
Peu de temps après son baptême, Élisabeth fut déclarée par un acte du parlement et proclamée à son de trompe dans tout le royaume princesse de Galles. Marie ayant été dépouillée de ce titre, comme issue d’un mariage incestueux, fut écartée de la succession à la couronne.
A l’époque où Henri VIH épousa Jeanne Seymour, ses deux premiers mariages étant reconnus illégitimes, ses filles, — Élisabeth aussi bien que Marie, — furent frappées de bâtardise. Le trône fut réservé aux enfants de la nouvelle reine.
Après les noces de Henri avec Catherine Parr, il y eut un autre changement. Il fut statué que, dans le cas du décès d’Édouard VI sans postérité, Marie profiterait de son droit d’aînesse et primerait Élisabeth.
Enfin, sous Marie, le parlement assemblé, le 10 octobre 155A, jugea nul le divorce de Henri VIII et de Catherine d’Aragon, père et mère de. la reine. De cet acte du parlement qui infirmait le mariage d’Anne Boleyn, ressortait solennellement la